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Jean Meslier

Curé d'Étrépigny, dans les Ardennes, de 1689 à sa mort en 1729. Quarante ans de sacerdoce dans une paroisse de quelques centaines d'âmes. Aucun écart connu, aucune affaire, aucune publication.


1. Les faits

Curé d’Étrépigny, dans les Ardennes, de 1689 à sa mort en 1729. Quarante ans de sacerdoce dans une paroisse de quelques centaines d’âmes. Aucun écart connu, aucune affaire, aucune publication. Un différend avec le seigneur du village — Meslier refuse de le nommer au prône, l’accusant de maltraiter les paysans — lui vaut une réprimande de son archevêque. C’est tout ce que ses contemporains ont su de lui.

À sa mort, on trouve dans son presbytère trois copies manuscrites d’un texte d’environ mille pages, intitulé Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, avec une adresse à ses paroissiens et l’instruction qu’il soit lu après sa mort. Il avait pris soin d’en déposer une copie au greffe.

Le texte est un réquisitoire complet contre la religion, la monarchie et la propriété, et il est écrit par un homme qui a dit la messe tous les jours pendant quarante ans en n’y croyant pas.

Le manuscrit est saisi. Il circule néanmoins, recopié à la main, pendant tout le XVIIIᵉ siècle : c’est l’un des textes majeurs de la littérature clandestine des Lumières. Il ne sera publié intégralement qu’en 1864, à Amsterdam, par Rudolf Charles — cent trente-cinq ans après sa mort.


2. Ce que dit le Mémoire

Le texte est organisé en huit « preuves », qui procèdent méthodiquement. Le mouvement d’ensemble est le suivant.

La religion est une erreur, et une erreur démontrable. Meslier examine les Écritures avec les instruments de la critique textuelle : contradictions internes des Évangiles, absurdités des récits, invraisemblance des miracles, échec des prophéties. Il connaît son sujet — c’est un prêtre, il a lu les Pères, il cite le latin — et c’est ce qui rend l’analyse redoutable : elle vient de l’intérieur.

La religion est une imposture, c’est-à-dire une erreur entretenue. Elle n’est pas seulement fausse ; elle est utile à quelqu’un. Elle enseigne aux pauvres à supporter leur misère en leur promettant une compensation posthume, et elle sacralise l’autorité de ceux qui les exploitent. Meslier écrit que les religions sont « des inventions politiques faites pour tenir les hommes dans le respect et sous le joug ».

L’alliance des deux pouvoirs est le cœur du système. Il ne sépare jamais la critique de la religion de la critique politique et sociale : le prêtre et le seigneur se soutiennent mutuellement. Le premier fournit la justification, le second la force.

La conclusion est matérialiste et athée, sans réserve. Il n’y a ni Dieu, ni âme immortelle, ni providence, ni vie future. La matière est éternelle et se meut d’elle-même. Meslier n’est pas déiste, il n’est pas sceptique, il n’est pas anticlérical : il est athée, au sens plein, et c’est le premier texte de cette ampleur en Europe à l’être.

Et la conséquence politique est révolutionnaire. Il dénonce la propriété privée et l’inégalité des conditions ; il appelle les paysans à s’unir ; il envisage une forme de communauté des biens. Il souhaite explicitement la fin des rois — et l’on trouve chez lui la formule, empruntée à un vœu qu’il rapporte, souvent citée depuis : que « tous les grands de la terre et tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres ». (La formule circulera sous une forme abrégée et sera attribuée à Diderot, qui ne l’a jamais écrite.)


3. Ce que Voltaire en a fait

C’est le point le plus instructif du dossier, et il est rarement traité.

Voltaire découvre le manuscrit et comprend immédiatement sa valeur d’arme : un curé qui, du fond de sa tombe, dénonce l’imposture chrétienne, c’est un témoin irrécusable. Il en publie en 1762 un Extrait des sentiments de Jean Meslier, qu’il diffuse très largement — c’est un de ses plus grands succès clandestins.

Mais l’Extrait est une falsification. Voltaire coupe l’athéisme, coupe le matérialisme, coupe la critique de la propriété, coupe l’appel à l’insurrection. Il ne conserve que la critique du christianisme, et il ajoute une conclusion déiste que Meslier n’a jamais écrite : le curé y meurt en adorant un Dieu suprême, dépouillé des superstitions. Voltaire fabrique ainsi un Meslier voltairien.

Le motif est cohérent avec la position de Voltaire : il combat l’Église, non la religion ; il est déiste ; et il tient l’athéisme du peuple pour dangereux (« si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » — la formule est faite pour être lue en entier : elle dit qu’un Dieu est nécessaire à l’ordre social). Un curé athée et communiste ne lui sert pas ; un curé déiste et anticlérical lui sert beaucoup.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Le texte le plus radical des Lumières a été rendu public, au XVIIIᵉ siècle, sous une forme qui en supprimait la thèse. Ce n’est pas la censure royale qui a effacé Meslier : c’est le plus célèbre des philosophes. Et l’effacement a fonctionné : pendant un siècle et demi, Meslier a été connu par l’Extrait de Voltaire.


4. Objections et discussions

« Il a menti pendant quarante ans. » L’objection morale est réelle, et Meslier l’affronte lui-même dans son adresse aux paroissiens : il explique qu’il n’avait pas le choix — parler l’aurait fait taire immédiatement et sans effet. Il a donc choisi le silence de son vivant et la parole après sa mort. On peut y voir une lâcheté ; on peut aussi y voir un calcul d’efficacité, dont le résultat lui donne partiellement raison, puisque le texte a survécu et circulé. La question reste ouverte, et elle est intéressante précisément parce qu’elle est celle de tous les dissimulateurs sous la contrainte.

« Sa philosophie est faible. » Les « preuves » sont répétitives, la construction est lourde, la lecture est ingrate. C’est exact. Mais l’objection porte sur la forme, et elle vise un texte que son auteur n’a jamais pu relire, corriger ni publier.

Le débat sur son originalité. Meslier n’a rien inventé de ses arguments pris un à un : la critique biblique vient de Spinoza et des libertins érudits, la thèse de l’imposture politique remonte à l’Antiquité, le matérialisme à Épicure et Lucrèce. Ce qui est neuf, c’est l’assemblage — l’articulation de l’athéisme, du matérialisme et de la critique sociale en un seul système, et le fait qu’il en tire une conséquence révolutionnaire. Aucun libertin du XVIIᵉ siècle n’appelle les paysans à se soulever.

Sa postérité. Redécouvert au XIXᵉ siècle, il est revendiqué par les socialistes et les anarchistes. Michel Onfray en a fait la figure inaugurale de sa Contre-histoire de la philosophie, ce qui a relancé sa notoriété en France — et attiré la critique inverse, à savoir qu’on le surestime aujourd’hui pour les raisons symétriques de celles qui l’ont fait sous-estimer hier. Les deux excès sont possibles ; le fait, lui, ne bouge pas : le premier exposé systématique de l’athéisme dans la culture européenne a été écrit par un curé de campagne, et il n’a été publié qu’un siècle et demi plus tard.


Dimension symbolique

L’histoire de Meslier est d’abord un cas de transmission, et c’est à ce titre qu’elle vaut plus que sa biographie.

Un texte peut être écrit, complet, argumenté, et rester invisible pendant cent trente-cinq ans — non parce qu’on l’a détruit, mais parce que ceux qui étaient le mieux placés pour le diffuser avaient intérêt à n’en diffuser qu’une partie. Meslier n’a pas été censuré par ses ennemis ; il a été réécrit par ses alliés. C’est une forme d’effacement plus efficace que l’interdiction, parce qu’elle ne laisse pas de trace : personne n’a le sentiment qu’il manque quelque chose.

Cela donne une règle de méthode, valable bien au-delà du cas : quand un texte nous parvient par l’intermédiaire d’un tiers qui avait une thèse à défendre, il faut se demander ce qu’il a coupé — et non seulement s’il a bien traduit ce qu’il a gardé. Voltaire n’a rien inventé dans son Extrait ; tout ce qu’il cite est authentique. Il a simplement choisi. C’est de la sélection, pas du mensonge — et c’est bien plus difficile à détecter.


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