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Malcolm X

Né Malcolm Little à Omaha en 1925. Son père, prédicateur et militant garveyiste, meurt écrasé par un tramway quand Malcolm a six ans — la famille tient qu'il a été assassiné par des suprémacistes ;…


1. Les faits

Né Malcolm Little à Omaha en 1925. Son père, prédicateur et militant garveyiste, meurt écrasé par un tramway quand Malcolm a six ans — la famille tient qu’il a été assassiné par des suprémacistes ; la compagnie d’assurance refuse de payer, invoquant un suicide. Sa mère est internée. Les enfants sont placés.

Adolescence à Boston et Harlem : petits trafics, jeu, cambriolage. Arrêté en 1946, condamné à huit à dix ans. En prison, il apprend seul, recopie un dictionnaire mot à mot, lit tout ce qui passe, et se convertit à la Nation of Islam d’Elijah Muhammad. Il abandonne son patronyme — le « X » remplace le nom africain perdu, et refuse le nom de l’ancien propriétaire d’esclaves.

Libéré en 1952, il devient en dix ans le porte-parole de la Nation, et le fait passer de quelques centaines de membres à plusieurs dizaines de milliers. Il est l’orateur le plus efficace de son temps.

1964 : la rupture. Il quitte la Nation of Islam — officiellement à cause d’un désaccord sur ses propos après l’assassinat de Kennedy, réellement parce qu’il a découvert qu’Elijah Muhammad, qui prêchait la chasteté, avait engrossé plusieurs de ses jeunes secrétaires. Il part en pèlerinage à La Mecque, y voit des musulmans blancs, blonds, aux yeux bleus, prier à ses côtés — et il change de doctrine. Il rentre sous le nom d’El-Hajj Malik El-Shabazz, fonde l’Organization of Afro-American Unity, et cesse de dire que tous les Blancs sont des diables.

Il est assassiné le 21 février 1965, à Harlem, devant sa femme enceinte et ses filles, par des membres de la Nation of Islam. Il a 39 ans. Deux des trois condamnés ont été innocentés en 2021 après une enquête montrant que le FBI et la police de New York avaient dissimulé des preuves.


2. Les idées

« The House Negro and the Field Negro » (1963)

Le discours qui a le plus circulé, et il fonctionne comme une grille d’analyse politique déguisée en parabole historique.

Sous l’esclavage, dit Malcolm X, il y avait deux sortes d’esclaves.

Le house negro vivait près du maître, mangeait ses restes, portait ses vêtements usés. Il s’identifiait à lui : si la maison brûlait, il criait « notre maison brûle » ; si le maître était malade, il disait « nous sommes malades ». Si on lui proposait de fuir, il répondait : « Fuir ? Où irais-je ? »

Le field negro vivait dans la boue, était fouetté, haïssait le maître. Si la maison brûlait, il priait pour qu’un vent se lève. Si le maître était malade, il priait pour qu’il meure.

Puis Malcolm X applique la grille au présent : « Il y a encore aujourd’hui des Noirs de maison et des Noirs des champs. » Le premier est le Noir intégré, respectable, qui dit « notre gouvernement », « notre pays », qui condamne la violence, qui demande patience. Le second est lui.

Il faut voir la fonction du procédé. Ce n’est pas une description historique — c’est une arme rhétorique interne, destinée à disqualifier un adversaire (la stratégie intégrationniste) sans avoir à discuter ses arguments. Elle assigne une identité au lieu de réfuter une thèse : c’est, dans les termes de la rhétorique, un ad hominem. Redoutablement efficace, et logiquement faible — et cette faiblesse a une postérité lourde : l’accusation d’« oncle Tom » sert depuis à policer les Noirs jugés trop accommodants. La même structure binaire que le racisme applique de l’extérieur (« bon Noir / mauvais Noir »), Malcolm X l’applique de l’intérieur, avec les valeurs inversées. Voir Le Bon Noir et le Mauvais Noir — Respectabilité et Double Standard.

La thèse politique

(a) Le nationalisme noir. Les Noirs doivent contrôler l’économie, la politique et les institutions de leurs propres communautés. Pas l’intégration : l’autodétermination. L’intégration, selon lui, revient à demander l’admission dans une maison en feu.

(b) L’autodéfense. La formule est « by any means necessary ». Il faut la citer exactement, parce qu’elle est systématiquement déformée : il n’a jamais appelé à l’agression, mais au droit de se défendre. « Je ne suis pas contre l’usage de la violence en légitime défense. Je ne l’appelle même pas violence quand c’est de la légitime défense — je l’appelle intelligence. » Sa position est celle du droit commun appliqué aux Noirs : si l’État ne vous protège pas, vous avez le droit de vous protéger.

© Les droits humains plutôt que les droits civiques. C’est sa manœuvre la plus fine, et la moins connue. Les civil rights sont une affaire intérieure aux États-Unis : personne ne peut s’en mêler. Les human rights relèvent de l’ONU. Malcolm X voulait porter la question noire américaine devant les Nations unies, comme une question de génocide et de colonisation — et internationaliser ainsi un problème que Washington voulait garder domestique. C’est une stratégie juridique, et le Département d’État l’a prise très au sérieux.

(d) Le lien avec la décolonisation. Il pense la condition noire américaine comme une colonisation interne, et se réclame de Bandung, du Ghana, de l’Algérie. Ce cadre le rapproche de Fanon et de Mbembe plus que de King.

L’Autobiographie (1965)

Écrite avec Alex Haley, publiée après sa mort ; l’un des livres les plus lus du XXᵉ siècle américain.

Et il faut savoir la lire avec précaution. Haley était un journaliste intégrationniste, républicain, en désaccord avec son sujet. Il a organisé le récit selon une structure de conversion — le voyou, l’illumination, la rédemption, le martyre — qui est celle des récits d’édification chrétiens. Les manuscrits retrouvés montrent que Haley a supprimé des chapitres dans lesquels Malcolm X développait sa critique du mouvement des droits civiques, et qu’il a écrit lui-même l’épilogue. Le livre n’est donc pas un document brut : c’est une œuvre à deux mains, dont l’un des deux auteurs n’était pas d’accord avec l’autre. (Voir sur ce point le travail de Manning Marable, Malcolm X: A Life of Reinvention, 2011, qui a fait scandale.)


3. Objections et discussions

La période Nation of Islam est indéfendable, et il faut le dire. La doctrine d’Elijah Muhammad enseignait que les Blancs étaient une race de « diables » créée par un savant noir nommé Yacub — une mythologie raciale, littéralement suprémaciste. Malcolm X l’a prêchée pendant douze ans. Il a aussi rencontré le Ku Klux Klan en 1961, au nom de la Nation, pour discuter d’une séparation territoriale : les deux organisations partageaient l’objectif de la ségrégation. C’est un fait, il est documenté, et aucune lecture sympathique ne peut l’effacer.

Mais la dernière année change tout, et c’est le point décisif. Après La Mecque, il abandonne explicitement la thèse raciale : « J’ai rencontré des musulmans blonds aux yeux bleus que je peux appeler frères. » Il dit avoir été « le porte-parole d’un homme » et avoir dit des choses qu’il regrette. Il meurt onze mois après cette rupture, ce qui rend son évolution impossible à évaluer : on ne sait pas où il allait. Toute lecture qui le fige — dans le prophète de la haine comme dans le saint révolutionnaire — choisit une année et efface les autres.

Le débat King / Malcolm X est mal posé. On l’oppose habituellement comme la non-violence à la violence. C’est faux sur les deux termes, et il vaut mieux le poser ainsi :

Diagnostic Sujet politique Moyen Objectif
King l’Amérique a trahi ses principes le citoyen américain la désobéissance civile, la loi, la conscience blanche l’intégration
Malcolm X l’Amérique est ses principes le Noir, membre d’une nation opprimée l’organisation autonome, l’autodéfense, l’ONU l’autodétermination

Le vrai désaccord n’est pas sur la violence : il est sur la question de savoir si l’Amérique est réformable. Et il faut noter que les deux se rapprochaient à la fin : King radicalisait sa critique économique et s’opposait au Vietnam ; Malcolm X abandonnait le séparatisme racial. Ils ne se sont rencontrés qu’une fois, moins d’une minute, dans un couloir du Sénat, le 26 mars 1964. La photographie existe.

La récupération. Malcolm X est aujourd’hui sur des timbres, dans des manuels, cité par des institutions qui l’auraient combattu. C’est le même procédé que pour Ali ou pour King : on célèbre le rebelle une fois qu’il ne coûte plus rien, et l’on retient de lui la partie compatible.


Dimension symbolique

Ce que Malcolm X apporte n’est pas une doctrine — elle a trop changé — mais une posture : le refus de demander.

Le mouvement des droits civiques s’adressait à la conscience blanche : il exposait la souffrance noire pour susciter la honte et obtenir la réforme. Malcolm X refuse ce dispositif entier, parce qu’il place le dominé en position de solliciteur et fait de sa souffrance un argument. Sa question est brutale et elle est bonne : pourquoi devrais-je vous convaincre de me traiter en homme ?

D’où la fonction du X. Ce n’est pas un pseudonyme, c’est une notation mathématique : l’inconnue. Le nom africain a été détruit, et il ne sera pas remplacé par le nom du maître. Il porte le vide à la place du nom, et il l’affiche. C’est peut-être le geste le plus fort de toute sa vie — il refuse à la fois l’oubli et le faux comblement, et il fait de la perte elle-même une identité.

C’est aussi ce qui le rend inassimilable : il n’a rien demandé, donc on n’a rien à lui accorder. Les institutions savent honorer ceux qui ont réclamé quelque chose, parce que le leur donner clôt l’affaire. Elles ne savent pas quoi faire d’un homme qui a simplement refusé de reconnaître leur autorité à trancher.


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