1. Le groupe le plus réussi des mammifÚres
đ â Les rongeurs reprĂ©sentent environ 40 % de TOUTES les espĂšces de mammifĂšres â plus de 2 200 espĂšces. Souris, rats, Ă©cureuils, castors, marmottes, hamsters, porcs-Ă©pics, capybaras.
Ils sont partout, sur tous les continents sauf lâAntarctique, dans tous les milieux.
Leur secret tient en un mot : LES INCISIVES.
â ïž Elles poussent EN CONTINU, toute la vie (jusquâĂ ~10-15 cm par an). Elles sont recouvertes dâĂ©mail sur la FACE AVANT seulement ; lâarriĂšre, plus tendre, sâuse plus vite. đ đ Le rongement les aiguise donc en permanence en BISEAU. Câest un ciseau auto-affĂ»tant.
â ïž Et câest une contrainte terrible : un rongeur qui ne ronge pas MEURT. Les dents continuent de pousser, transpercent le palais ou le crĂąne. Lâanimal est obligĂ© dâuser ses outils sous peine dâĂȘtre tuĂ© par eux.
(Le mot vient du latin rodere, ronger. Le lapin nâest PAS un rongeur â câest un lagomorphe : il a une seconde paire dâincisives derriĂšre la premiĂšre. DĂ©tail, mais il tombe souvent.)
2. La stratégie : petit, rapide, nombreux
Câest la stratĂ©gie dite r : miser sur la quantitĂ©, pas sur la qualitĂ©.
đ Une souris : gestation ~19-21 jours, ~5 Ă 10 petits par portĂ©e, maturitĂ© sexuelle Ă ~6 semaines, jusquâĂ 5-10 portĂ©es par an.
đ â ïž Un couple de souris peut, en thĂ©orie et sans prĂ©dation, engendrer des milliers de descendants en un an.
Le prix : elles vivent ~1 à 3 ans. Elles brûlent vite.
â Et câest cette stratĂ©gie qui les a sauvĂ©es Ă la fin du CrĂ©tacĂ©. Petits, nocturnes, fouisseurs, capables de manger des graines et des insectes et de se cacher sous terre â les premiers mammifĂšres ressemblaient beaucoup Ă des musaraignes. đ Quand le ciel sâest Ă©teint, ĂȘtre minuscule et opportuniste Ă©tait la seule bonne carte. (Voir Les Dinosaures.)
đ Nous sommes les descendants de ce qui se cachait dans un trou.
3. Le rat de laboratoire â lâanimal qui a fait la mĂ©decine moderne
đ â ïž Les rongeurs reprĂ©sentent une Ă©crasante majoritĂ© des animaux de laboratoire â de lâordre de 90 % ou plus, selon les estimations. Des dizaines de millions par an.
Pourquoi eux ?
- Petits, peu coûteux, faciles à élever.
- Cycle de vie court : on peut suivre plusieurs générations.
- â ~85 % de leurs gĂšnes codants ont un Ă©quivalent humain.
- ââ ET SURTOUT : on sait fabriquer des lignĂ©es CONSANGUINES pures (la lignĂ©e C57BL/6, la plus utilisĂ©e au monde). Tous les individus sont gĂ©nĂ©tiquement identiques. đ Cela Ă©limine la variabilitĂ© gĂ©nĂ©tique, et permet de tester une variable Ă la fois. (Voir LâEssai Clinique et lâEffet Placebo : contrĂŽler les variables est TOUT.)
- â Et les « souris knock-out » : on dĂ©sactive un gĂšne prĂ©cis pour voir ce quâil faisait. (Prix Nobel 2007.) Câest lâoutil le plus puissant de la biologie fonctionnelle.
Ce quâon leur doit : lâinsuline, les antibiotiques, la chimiothĂ©rapie, les vaccins, la comprĂ©hension du cancer, du diabĂšte, du systĂšme immunitaire. Il nây a pratiquement aucun mĂ©dicament dans votre armoire qui nâait pas dâabord Ă©tĂ© testĂ© sur un rongeur.
â ïž Les deux objections, et il faut tenir les deux
(a) Lâobjection SCIENTIFIQUE, et elle est sĂ©rieuse. La souris nâest pas un petit humain.
đ â ïž Environ 90 % des molĂ©cules qui rĂ©ussissent chez lâanimal ĂCHOUENT ensuite chez lâhumain (les taux varient selon les domaines ; en neurologie et en oncologie, lâattrition est encore pire).
Et il y a un problĂšme plus profond, mesurĂ© : les souris de laboratoire vivent Ă ~22 °C, dans des cages stĂ©riles, sans exercice, sans microbiote naturel, gĂ©nĂ©tiquement identiques. đ Elles sont, en un sens, des animaux malades et artificiels â et on en tire des conclusions sur des humains variĂ©s vivant dans le monde rĂ©el. (La « translation » est le goulot dâĂ©tranglement de toute la recherche biomĂ©dicale, et on le sait.)
(b) Lâobjection ĂTHIQUE. Les rongeurs sont des ĂȘtres sensibles. On sait aujourdâhui quâils ressentent la douleur, lâanxiĂ©tĂ©, lâempathie (des rats libĂšrent un congĂ©nĂšre prisonnier mĂȘme sans rĂ©compense â et ils partagent le chocolat), et quâils RIENT (les rats Ă©mettent des ultrasons Ă 50 kHz quand on les chatouille â et ils reviennent en redemander). (Voir Conscience Animale â DĂ©clarations de Cambridge et New York, SpĂ©cisme et AntispĂ©cisme.)
đ â ïž Le cadre actuel sâappelle la rĂšgle des 3R (Russell & Burch, 1959) : Remplacer (par des cultures cellulaires, des organoĂŻdes, de la simulation), RĂ©duire (le nombre dâanimaux), Raffiner (diminuer la souffrance).
Et il faut poser la question honnĂȘtement, sans Ă©chappatoire : nous infligeons dĂ©libĂ©rĂ©ment une souffrance massive Ă des ĂȘtres sensibles, et nous en tirons des bĂ©nĂ©fices mĂ©dicaux rĂ©els. Refuser de voir lâun des deux termes est une lĂąchetĂ© intellectuelle â que ce soit en niant la souffrance, ou en niant les bĂ©nĂ©fices.
4. Le rat, la peste â et la correction historique
La version scolaire : la peste noire (1347-1352, ~30 à 50 % de la population européenne) a été apportée par les rats noirs et leurs puces.
â ïž Cette version est aujourdâhui LARGEMENT CONTESTĂE, et il faut le savoir.
Les objections :
- La peste sâest propagĂ©e BEAUCOUP trop vite pour un vecteur rat-puce (qui exige une Ă©pizootie prĂ©alable chez les rats, laquelle laisse des traces â et on ne les trouve pas).
- Elle a frappĂ© en hiver, en Islande et en NorvĂšge â oĂč il nây avait pratiquement pas de rats noirs.
- â Des modĂšles mathĂ©matiques comparant les scĂ©narios (Dean et al., PNAS, 2018) concluent que la transmission par les PARASITES HUMAINS â puces et poux de lâhomme â colle bien mieux aux donnĂ©es de mortalitĂ©.
đ đ â ïž Autrement dit : nous nous sommes probablement transmis la peste les uns aux autres, et nous avons accusĂ© le rat pendant six siĂšcles. Le rat nâest pas innocent (il a jouĂ© un rĂŽle dans certaines vagues), mais il a servi de bouc Ă©missaire commode.
(Ce nâest pas anodin : la haine du rat â sale, grouillant, envahisseur â a nourri une imagerie utilisĂ©e ensuite contre des populations humaines. La propagande nazie superposait littĂ©ralement des images de rats et de Juifs. Voir La Shoah, IdĂ©ologie.)
Cela dit, les rongeurs sont des rĂ©servoirs rĂ©els de zoonoses : leptospirose, hantavirus, fiĂšvre de Lassa. La vigilance est justifiĂ©e ; la diabolisation ne lâest pas.
5. Le rat-taupe nu â lâanimal impossible
Il faut le connaĂźtre, parce quâil viole Ă peu prĂšs toutes les rĂšgles de la biologie des mammifĂšres.
- â ïž Il ne dĂ©veloppe PRESQUE JAMAIS DE CANCER. (Ses cellules ont un mĂ©canisme dâinhibition de contact hypersensible, liĂ© Ă un acide hyaluronique de trĂšs haut poids molĂ©culaire.)
- â ïž Il vit jusquâĂ ~30 ans â contre ~3 ans pour une souris de taille comparable. Câest dix fois la durĂ©e attendue.
- â ïž â Son risque de mourir NâAUGMENTE PAS avec lâĂąge. đ Il viole la loi de Gompertz â la loi selon laquelle la mortalitĂ© croĂźt exponentiellement avec lâĂąge, et qui sâapplique Ă pratiquement tous les animaux, dont vous. Il ne vieillit pas, au sens statistique.
- Il est insensible Ă certaines douleurs (acide, capsaĂŻcine).
- Il survit ~18 minutes sans oxygĂšne â en basculant son mĂ©tabolisme sur le fructose, comme une plante.
- â Et il est EUSOCIAL â comme les fourmis. Une reine unique se reproduit ; les autres sont des ouvriers et des soldats stĂ©riles. Câest lâun des deux seuls mammifĂšres connus dans ce cas.
đ Câest aujourdâhui lâun des animaux les plus Ă©tudiĂ©s de la recherche sur le cancer et le vieillissement.
Dimension symbolique
La souris occupe une position unique, et elle est insoutenable : câest lâanimal que nous mĂ©prisons le plus, et celui Ă qui nous devons le plus.
Nous la piĂ©geons dans nos cuisines, nous la traitons de vermine, et nous en tuons des dizaines de millions par an dans des laboratoires â pour sauver nos enfants.
â ïž đ Il y a lĂ une asymĂ©trie morale quâaucune philosophie nâa rĂ©solue proprement. Nous accordons une valeur Ă la sensibilitĂ© â et nous exemptons prĂ©cisĂ©ment les ĂȘtres sensibles dont nous avons besoin. (Voir SpĂ©cisme et AntispĂ©cisme : câest exactement le point de Peter Singer.)
Et il faut y ajouter le vertige Ă©volutif. Pendant 165 millions dâannĂ©es, nos ancĂȘtres Ă©taient des souris â de petites bĂȘtes nocturnes tapies dans un terrier, pendant que les gĂ©ants marchaient au-dessus. đ Nous avons hĂ©ritĂ© de la Terre parce que nous Ă©tions les plus insignifiants.
â Nous avons donc bĂąti notre mĂ©decine sur le dos de lâanimal que nous Ă©tions. Et il nây a probablement pas de meilleure image de ce quâest lâhumanitĂ© : un rongeur qui a survĂ©cu Ă la fin du monde, et qui dissĂšque dĂ©sormais ses cousins pour ne plus jamais mourir.
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Fiches qui citent celle-ci (4)
- Les Dinosaures Biologie
- Les Grenouilles et les Amphibiens Biologie
- Les Serpents Biologie
- Les Oiseaux Biologie