Littérature → Roman japonais (XXe s.) → Œuvre & analyse Yasunari Kawabata (1899-1972), Le Grondement de la montagne (Yama no oto, 山の音), publié en feuilleton 1949-1954. Kawabata reçoit le prix Nobel de littérature en 1968 — premier Japonais lauréat. Trad. fr. Albin Michel (Sylvie Regnault-Gatier & Hisashi Suematsu).
L’œuvre en une phrase
Un homme au soir de sa vie, Shingo, observe se déliter sa famille et sent monter en lui, comme un grondement venu de la montagne, le pressentiment de sa propre mort — tandis que naît en lui une tendresse trouble pour Kikuko, sa belle-fille.
Contexte
- Cadre : le Japon de l’après-guerre (fin des années 1940), à Kamakura, dans une maison traditionnelle aux cloisons coulissantes (fusuma). La défaite de 1945 et l’occupation américaine planent en arrière-plan, sans jamais être au premier plan — c’est un roman de l’intime, pas de l’Histoire.
- Auteur : Kawabata, marqué très tôt par la mort (orphelin, entouré de deuils), est le maître d’une prose de la fugacité et de la beauté mélancolique, héritier du Dit du Genji et de la tradition esthétique japonaise (voir La Philosophie Japonaise). Il se suicidera en 1972.
- Forme : un roman composé de chapitres-tableaux quasi autonomes (origine en feuilleton), construit non sur une intrigue mais sur la succession des saisons et des petits événements domestiques.
Personnages
- Shingo Ogata : ~62 ans, homme d’affaires à Tokyo, le centre de conscience du roman. Sa mémoire flanche, son corps le lâche ; il scrute les siens avec une lucidité douloureuse.
- Yasuko : sa femme, vieillie, “laide”, qui ronfle — un mariage sans passion, une présence familière.
- Shûichi : leur fils, qui trompe ouvertement sa femme avec une maîtresse (Kinuko), rapportant la guerre dans ses brutalités intimes.
- Kikuko : la jeune épouse de Shûichi, délicate, blessée par l’infidélité de son mari — objet de l’attention tendre, protectrice et ambiguë de Shingo.
- Fusako : la fille de Shingo, malheureuse, revenue au foyer avec ses enfants après l’échec de son mariage.
Les grands thèmes (analyse)
1. La vieillesse et la mort qui “gronde”
- Le grondement de la montagne est le motif-titre : un bruit sourd, souterrain, “surgi du cœur de la terre”, que Shingo seul entend — comme si “l’heure de sa mort lui avait été révélée”. Ce n’est pas une métaphore plaquée mais une sensation physique d’angoisse, le corps qui pressent sa fin.
- Analyse : le roman fait de la conscience du déclin (mémoire qui s’efface, amis qui meurent, corps qui trahit) son véritable sujet. La mort n’y est pas un événement mais une présence diffuse, infusée dans chaque saison.
2. Le désir interdit et la pureté (Kikuko)
- L’attachement de Shingo pour sa belle-fille Kikuko est le cœur émotionnel : tendresse, admiration de sa grâce, désir sublimé jamais avoué ni agi. Kikuko incarne une beauté pure et fragile que le vieil homme oppose à la médiocrité de sa propre famille.
- Analyse : Kawabata travaille l’ambiguïté — est-ce de l’amour, du désir, une projection nostalgique de la jeunesse perdue, le regret d’avoir épousé Yasuko plutôt que sa belle sœur autrefois aimée ? Le roman ne tranche pas. Cette retenue (rien n’est consommé, presque rien n’est dit) est typiquement japonaise (voir plus bas, yûgen).
3. La nature comme miroir et refuge
- Les cerisiers du froid qui fleurissent en janvier, le grand serpent (“le seigneur de la maison”), les acacias, les corbeaux, un masque nô de jeune fille (jidô) : la nature et les objets ne sont jamais décoratifs — ils répondent aux états d’âme de Shingo, lui offrent un “rafraîchissement” sans jamais l’apaiser vraiment.
- Analyse : c’est l’animisme esthétique japonais — l’humain et le non-humain communiquent. La beauté du monde naturel est à la fois consolation et rappel de l’impermanence.
4. La famille qui se défait (et le Japon d’après-guerre)
- Infidélité du fils, divorce de la fille, avortement de Kikuko (qui refuse de porter l’enfant d’un mari volage) : la cellule familiale traditionnelle se désagrège. En filigrane, la société japonaise bouleversée par la défaite et l’occidentalisation.
- Analyse : sans discours, Kawabata montre l’effritement d’un monde — l’autorité du père impuissante, les femmes qui souffrent ou se révoltent silencieusement.
L’esthétique de Kawabata (le style)
- Mono no aware (物の哀れ) : la “poignante beauté des choses” éphémères — l’émotion douce-amère devant ce qui passe (les fleurs, la jeunesse, la vie). Tout le roman en est imprégné (voir La Philosophie Japonaise).
- Yûgen (幽玄) : la beauté du suggéré, du voilé, du non-dit. Kawabata écrit par touches, ellipses, silences ; l’essentiel est entre les lignes (le désir de Shingo n’est jamais nommé).
- Ma (間) : l’art de l’intervalle, du vide, du blanc — les chapitres juxtaposés, les saisons qui passent, les silences entre les répliques.
- Une prose impressionniste : phrases brèves, sensations, notations de couleurs et de sons, refus de l’analyse psychologique explicite à l’occidentale. On montre l’âme par le dehors (un geste, un paysage), on ne l’explique pas.
Dimension symbolique / les débats
1. Roman de la finitude ou roman du désir ?
- Thèse : le vrai sujet est la vieillesse et la mort — Kikuko n’est que le dernier éclat de beauté avant la fin.
- Contradicteur : pour d’autres lecteurs, le cœur est le désir tabou du beau-père pour la belle-fille, refoulé par la morale ; la mort n’en est que l’horizon. Les deux lectures se nourrissent.
2. Beauté pure ou esthétisme évasif ?
- Thèse : Kawabata atteint une beauté formelle d’une délicatesse rare, qui dit la condition humaine sans pathos.
- Contradicteur : on a pu reprocher à cet esthétisme d’esquiver le réel (la guerre, la politique) au profit d’une contemplation mélancolique — un art du repli. (Débat parallèle à celui sur l’esthétique japonaise comme philosophie, voir La Philosophie Japonaise.)
En bref
- Kawabata (Nobel 1968), Le Grondement de la montagne (1954) : Shingo, vieil homme, sent monter sa mort comme un grondement souterrain.
- Thèmes : la finitude, le désir trouble pour la belle-fille Kikuko, la nature-miroir, la famille qui se défait dans le Japon d’après-guerre.
- Esthétique : mono no aware (beauté du fugace), yûgen (le suggéré), ma (l’intervalle) — une prose de la retenue et du non-dit.
- Débats : roman de la mort ou du désir ? beauté pure ou esthétisme évasif ?
- Un sommet de l’art japonais de dire l’âme par le dehors, sans l’expliquer.
🔗 Notes connexes
- La Philosophie Japonaise (mono no aware, yûgen, ma, l’impermanence) · Butô (l’esthétique de la mort et de l’impermanence)
- L’âme (dire l’intériorité par le dehors) · Le Phénomène Religieux en 2026 (animisme, nature) · Mer et Océan
- Absurde et Existentialisme (finitude, autre traitement) · Sublime
- Littérature
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