Littérature → Roman français (XXe siècle) → Auteur
Enjeu global
Jean Giono est l’un des grands romanciers français du XXe siècle, indissociable de sa Provence natale (Manosque, Haute-Provence). Son œuvre repose sur une tension féconde : d’abord poète panthéiste d’une nature vivante et sacrée, hostile à la civilisation moderne, il devient ensuite un conteur plus sec, ironique et romanesque. L’enjeu pour le lire : ne pas le réduire à un “écrivain régionaliste” ou “de la terre” — Giono est un mythologue qui transfigure la Provence en cosmos universel, et un styliste majeur.
Biographie & contexte
- Né en 1895 à Manosque, fils d’un cordonnier anarchiste et d’une repasseuse ; il y passera presque toute sa vie. Peu d’études (employé de banque jeune).
- La Première Guerre mondiale (il combat à Verdun, au Chemin des Dames) le marque à jamais → un pacifisme viscéral qui irrigue toute son œuvre.
- Académie Goncourt (1954). Mort à Manosque en 1970.
Les deux grandes périodes (la clé pour le situer)
1. Le premier Giono : panthéisme et “cycle de Pan” (années 1929-1939)
- La nature comme divinité : la nature n’est pas un décor mais une puissance vivante, sensuelle, parfois cruelle ; l’homme n’en est qu’une partie, et la dépasser (par la civilisation) est une faute. C’est un panthéisme lyrique (Pan, le dieu de la nature).
- Œuvres-clés — la trilogie de Pan : Colline (1929, son premier roman : un hameau menacé par une nature qui se venge), Un de Baumugnes (1929), Regain (1930, la renaissance d’un village mort). Puis Que ma joie demeure (1935).
- Tonalité : lyrique, cosmique, prophétique ; l’éloge d’une vie paysanne simple contre le monde moderne et la guerre (le pacifisme : Refus d’obéissance, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix).
2. Le second Giono : le conteur, le “cycle du Hussard” (après 1945)
- Le tournant : après la guerre (et une parenthèse douloureuse, voir débats), Giono change de manière — moins de lyrisme cosmique, plus de récit, d’action, d’ironie et de noirceur, sous l’influence de Stendhal et du roman d’aventures.
- Chef-d’œuvre : Le Hussard sur le toit (1951) — Angelo Pardi, jeune officier italien, traverse une Provence ravagée par une épidémie de choléra (1832). Roman de l’héroïsme, de la solitude et de la peste, souvent rapproché de La Peste de Camus. Adapté au cinéma (Rappeneau, 1995).
- Autres : Un roi sans divertissement (1947, un récit noir et métaphysique sur l’ennui et le crime — titre tiré de Pascal), les Chroniques romanesques.
Une œuvre à part : L’Homme qui plantait des arbres (1953)
- Nouvelle célèbre : un berger solitaire, Elzéard Bouffier, reboise patiemment, seul et sans bruit, une région désolée de Provence, sur des décennies — la transformant en terre vivante.
- Statut : conte écologique avant l’heure, hymne à l’action discrète et généreuse, devenu universel (traduit dans le monde entier, film d’animation primé de Frédéric Back, 1987). Beaucoup l’ont cru “vrai” — Giono a précisé que Bouffier était une fiction (un personnage inventé pour “faire aimer les arbres”).
Le style
- Une prose poétique puissante : métaphores amples, personnification de la nature (le vent, les collines, l’eau “vivent”), souffle quasi biblique dans la première période.
- Un art du conte et de l’oralité (le narrateur qui raconte au village) dans la seconde.
- Le mythe : Giono transfigure le réel provençal en univers mythologique (il parlait de sa “Provence imaginaire”), refusant l’étiquette de réaliste régional.
Dimension symbolique / les débats
1. Régionaliste ou universel ?
- Thèse : Giono part de la Provence mais vise l’universel — la condition humaine, le rapport à la nature, la guerre, la mort. Réduire son œuvre au “terroir” est un contresens.
- Contradicteur : une partie de la critique l’a longtemps classé “écrivain de la terre”, proche de l’idéologie du retour à la terre — étiquette dont l’ambiguïté politique a pesé (voir ci-dessous).
2. Le pacifisme et l’ombre de Vichy
- Thèse : le pacifisme de Giono est sincère et né de l’horreur des tranchées. Son éloge de la vie paysanne est une utopie de paix contre la barbarie moderne.
- Contradicteur : ce pacifisme intransigeant l’a conduit dans une zone trouble pendant l’Occupation — son exaltation de la terre et du paysan a pu résonner avec l’idéologie de Vichy (sans qu’il soit collaborateur actif) ; il fut brièvement emprisonné à la Libération (puis blanchi). Débat persistant sur la part d’aveuglement de l’utopie naturaliste.
3. Un écrivain de la nature avant l’écologie
- Thèse : bien avant le mot “écologie”, Giono pense l’unité de l’homme et de la nature, la nature comme sujet et non comme ressource (L’Homme qui plantait des arbres). Lecture très actuelle (voir La Vie comme Structure Dissipative, Forêt).
En bref
- Giono (1895-1970), romancier de la Provence (Manosque), marqué à vie par Verdun → pacifisme.
- Premier Giono : panthéisme lyrique, la nature vivante et sacrée (cycle de Pan : Colline, Regain, Que ma joie demeure).
- Second Giono (après 1945) : conteur sec, ironique, romanesque (cycle du Hussard : Le Hussard sur le toit, Un roi sans divertissement).
- À part : L’Homme qui plantait des arbres — conte écologique universel (le berger Bouffier, fiction).
- Débats : régionaliste ou universel (universel) ; pacifisme sincère mais zone trouble sous l’Occupation ; précurseur d’une pensée écologique.
🔗 Notes connexes
- Le Lieu en Littérature (la Provence comme lieu-personnage) · Forêt · Mer et Océan · Sublime (la nature)
- La Vie comme Structure Dissipative (la nature vivante, l’écologie) · Romantisme (le sentiment de la nature) · Naturalisme (à distinguer : Giono n’est pas naturaliste au sens de Zola)
- Le Grondement de la Montagne — Kawabata (autre roman de la nature et de l’homme) · Religion (panthéisme)
- Littérature
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