Philosophie → Épistémologie → « D’où parle-t-on quand on prétend connaître ? » Le savoir a-t-il une adresse ?
L’essentiel
La question : nos manières de connaître (nos critères de vérité, nos concepts, ce qui compte comme « savoir ») sont-elles neutres et universelles, ou conditionnées par notre position — économique, sociale, géographique, écologique ? La thèse située répond : il n’existe pas de « point de vue de nulle part » (view from nowhere, Thomas Nagel). Tout savoir est produit depuis un lieu, une classe, une époque, un territoire. Le « choix » épistémologique (quels outils, quels critères) n’est donc jamais un pur choix logique : il reflète des rapports matériels. Reste à savoir jusqu’où pousser cette idée — car elle oscille entre une évidence féconde et un relativisme autodestructeur.
📉 Le conditionnement économique et social
- Marx : ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence, mais l’existence sociale qui détermine la conscience. Les idées dominantes sont celles de la classe dominante (idéologie) ; le savoir reflète en partie l’infrastructure économique (cf. Marxisme).
- La sociologie de la connaissance (Karl Mannheim, Idéologie et utopie) : toute pensée est liée à une position sociale (Seinsverbundenheit) — sauf peut-être celle des intellectuels « flottants ».
- Bourdieu : l’habitus et la position dans le champ façonnent jusqu’aux catégories de perception ; la science elle-même est un champ avec ses luttes.
🌍 Le conditionnement géographique et géopolitique
- Prudence — le piège du déterminisme. L’idée que le climat ou la géographie détermineraient les mœurs et les savoirs est ancienne (Montesquieu, L’Esprit des lois, la « théorie des climats ») mais discréditée dans sa version forte (déterminisme géographique, souvent adossé au racisme). À manier avec précaution.
- La géopolitique de la connaissance (Walter Mignolo) : le savoir « universel » a une adresse — il a été produit et imposé depuis un centre (l’Europe, le Nord) ; d’où l’idée de colonialité du savoir et d’« épistémologies du Sud » (Boaventura de Sousa Santos) — cf. La colonialité du savoir — le couteau suisse épistémologique et La Pensée décoloniale.
- Savoirs de la terre : les savoirs autochtones sont souvent liés au territoire (connaissance des plantes, des cycles) — un savoir situé que la modernité a tendance à disqualifier puis à s’approprier.
🪨 Le conditionnement « terrestre » (écologique)
- Bruno Latour : contre le savoir « hors-sol », il appelle à « atterrir » (Où atterrir ?, 2017) — réancrer la connaissance et la politique dans le Terrestre, la « zone critique » (la fine pellicule vivante de la Terre). La science n’est pas une vue de Sirius mais une pratique située dans des laboratoires, des instruments, un monde matériel (Face à Gaïa).
- L’écologie des savoirs : pluraliser les manières de connaître le vivant, contre le monopole d’une science « surplombante ».
🔬 Le savoir situé, sans relativisme
- Donna Haraway (Situated Knowledges, 1988) : l’objectivité n’est pas le regard de nulle part, mais une objectivité située — des savoirs partiels, incarnés et responsables. Paradoxe assumé : c’est en reconnaissant d’où l’on parle qu’on devient plus objectif, pas moins.
- Sandra Harding : la « strong objectivity » de la standpoint theory — partir du point de vue des dominés révèle des angles morts invisibles depuis le centre.
⚠️ Esprit critique
- La distinction cruciale : conditionné ≠ déterminé/réductible. Dire que le savoir est influencé par la position matérielle (vrai, fécond) n’est pas dire qu’il s’y réduit (réductionnisme) ni qu’il est entièrement relatif. La version forte se mord la queue : si tout savoir n’est que le reflet d’une position, cette thèse elle-même n’est qu’une position — pourquoi la croire ? (le paradoxe classique du relativisme).
- Ne pas jeter la vérité avec l’universel de surplomb. Reconnaître les biais situés ne doit pas abolir l’idée de vérité ni la possibilité de critiquer (cf. Roza et la défense de la raison).
- La voie de sortie (Diagne). Souleymane Bachir Diagne propose de dépasser l’alternative universel impérial / relativisme par un « universel de traduction » : les savoirs situés ne s’enferment pas, ils se traduisent et se corrigent mutuellement. C’est sans doute la synthèse la plus féconde.
- Enjeu pratique (le fil PaduTeam vs Wissam) : le « choix » de l’épistémologie n’est pas anodin — juger une société avec les outils d’une autre peut être un acte de domination… ou un dialogue légitime, selon comment on le fait.
À retenir
Le savoir a une adresse : il est conditionné par l’économie (Marx, Mannheim, Bourdieu), la géographie/géopolitique (Mignolo, Santos — mais gare au déterminisme géographique) et le terrestre/écologique (Latour, la zone critique). D’où la thèse des savoirs situés (Haraway, Harding) : pas de « regard de nulle part », mais une objectivité partielle et responsable. Le garde-fou : conditionné ≠ relatif — sinon la thèse s’autodétruit. La sortie la plus élégante : l’universel de traduction de Diagne.
🔗 Liens
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