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Panorama des courants décoloniaux (2025)

La carte des familles qui se réclament (ou se disputent) l'héritage « décolonial » — souvent confondues, en réalité distinctes et parfois rivales.

La carte des familles qui se réclament (ou se disputent) l’héritage « décolonial » — souvent confondues, en réalité distinctes et parfois rivales.

Complète la fiche-concept La Pensée décoloniale (définitions, idées-clés, débats). Ici : qui est qui. Fiche descriptive et non militante ; présomption de bonne foi et signalement des critiques.

L’essentiel

« Décolonial » n’est pas une doctrine unique mais une nébuleuse de courants, aux origines géographiques et disciplinaires différentes, qui partagent une intuition (la domination coloniale survit après les indépendances) mais divergent sur presque tout le reste (rôle de la race vs la classe, de la terre, de la culture, rapport au marxisme, au réformisme, à la nation).

🗺️ Les grandes familles

1. La décolonialité latino-américaine (groupe « Modernité/Colonialité »)

Le noyau « historique » de l’option décoloniale : Aníbal Quijano (colonialité du pouvoir), Walter Mignolo (colonialité du savoir, délinking), Enrique Dussel (philosophie de la libération, transmodernité), Ramón Grosfoguel, Catherine Walsh. Thèse : modernité = colonialité, née en 1492.

2. Les postcolonial studies (anglophones)

Plus littéraires/textuelles, souvent distinguées du décolonial : Edward Said (Orientalisme), Gayatri Spivak (le/la subalterne peut-il/elle parler ?), Homi Bhabha (hybridité, tiers-espace), Dipesh Chakrabarty (« provincialiser l’Europe », Subaltern Studies).

3. Le settler colonialism et les études autochtones

Centrées sur la terre et la souveraineté indigène : Patrick Wolfe (« logique d’élimination »), Tuck & Yang (« la décolonisation n’est pas une métaphore » → restitution des terres), Glen Coulthard (Red Skin, White Masks), Linda Tuhiwai Smith (Decolonizing Methodologies). Très mobilisées autour des peuples autochtones (Amériques, Océanie) et de la Palestine depuis 2023.

4. Les Black studies / pensée afro-diasporique

Autour de la race, de l’esclavage et de ses prolongements : Achille Mbembe (postcolonie, nécropolitique), Saidiya Hartman (afterlife of slavery), Sylvia Wynter (critique de l’« Homme »), Fred Moten (undercommons), et le courant afropessimiste (Frank Wilderson) qui radicalise le pessimisme sur la place du Noir dans le monde.

5. L’écologie décoloniale

Relie colonisation, esclavage (« Plantationocène ») et crise écologique : Malcom Ferdinand (Une écologie décoloniale, la « double fracture » coloniale et environnementale), Françoise Vergès, Kyle Whyte (justice environnementale autochtone). Un des fronts les plus actifs en 2025.

6. Les féminismes décoloniaux

María Lugones (colonialité du genre), Rita Segato (Amérique latine, violence de genre), Françoise Vergès (Un féminisme décolonial), Yuderkys Espinosa Miñoso ; en filiation/adjacence avec le Black feminism et l’intersectionnalité (Crenshaw, Combahee River Collective).

7. Les épistémologies du Sud

Boaventura de Sousa Santos (écologie des savoirs, « justice cognitive »), Raewyn Connell (Southern Theory) : pluraliser les savoirs contre le monopole du Nord (cf. Le Conditionnement du savoir — épistémologies situées (économiques, géographiques, terrestres)).

8. Le « décolonial appliqué » (decolonize X)

Pas une théorie mais une pratique en expansion : décoloniser l’université et les programmes (Rhodes Must Fall), les musées et le patrimoine (restitutions, rapport Sarr-Savoy 2018), les méthodes, la santé, l’IA/les données.

9. Le versant français

Marginal dans l’académie (pas de filière dédiée) mais très présent dans le débat public : Françoise Vergès, Norman Ajari (La Dignité ou la mort, négrophobie), Seloua Luste Boulbina, Malcom Ferdinand ; à distinguer du militantisme décolonial (historiquement le PIR/Bouteldja).

⚔️ Les lignes de fracture (transversales)

  • Race vs classe : la critique marxiste (Vivek Chibber) accuse le décolonial d’occulter le capitalisme — nerf de la polémique PaduTeam vs Wissam.
  • Métaphore vs matérialité : « décoloniser les esprits » (culturel) contre restitution des terres (Tuck & Yang).
  • Réforme vs rupture, académique vs militant, et universalisme : Souleymane Bachir Diagne propose de dépasser l’impasse par l’« universel de traduction ».

⚠️ Esprit critique

  1. Ni bloc, ni doctrine : parler « du » décolonial au singulier est un contresens — c’est une nébuleuse traversée de désaccords profonds. La droite comme une partie de la gauche l’homogénéisent à tort.
  2. Critiques internes sérieuses : l’Africain Olúfẹ́mi Táíwò (Against Decolonisation, 2022) reproche au discours décolonial d’enfermer l’Afrique dans une réaction à l’Europe et de nier son agentivité ; d’autres pointent la captation élitaire (l’autre Olúfẹmi O. Táíwò, Elite Capture) et le « decolonial washing » académique.
  3. Reflux politique 2025 : contre-offensives (France « islamogauchisme » ; démantèlement DEI/CRT aux États-Unis sous Trump). Objet de guerre culturelle — d’où l’importance de le lire finement, sans l’idéaliser ni l’agiter comme épouvantail.

À retenir

En 2025, le « décolonial » = une nébuleuse de familles distinctes : décolonialité latino-américaine (Quijano/Mignolo), postcolonial studies (Said/Spivak), settler colonialism et études autochtones (Tuck & Yang, terre/Palestine), Black studies/afropessimisme (Mbembe, Wilderson), écologie décoloniale (Ferdinand), féminismes décoloniaux (Lugones, Vergès), épistémologies du Sud (Santos), et le « decolonize X » appliqué. Elles se divisent sur race/classe, métaphore/terre, académique/militant. À traiter comme un champ pluriel et disputé, avec ses critiques internes (Táíwò) et son reflux politique.

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