Sciences humaines → La thèse que la colonisation n’a pas pris fin avec les indépendances : elle survit dans le pouvoir, le savoir et les êtres.
Sujet vif et politiquement chargé. Cette fiche expose le courant et ses débats sans le valider ni le condamner.
L’essentiel
La pensée décoloniale est un courant intellectuel (né surtout en Amérique latine dans les années 1990-2000) selon lequel la décolonisation politique (les indépendances) n’a pas mis fin à la domination coloniale : celle-ci se perpétue sous la forme d’une « colonialité » — un système de hiérarchies (raciales, économiques, culturelles, cognitives) hérité de la conquête et toujours à l’œuvre. Son mot d’ordre : décoloniser non seulement les territoires, mais les savoirs, les imaginaires et les rapports de pouvoir.
⚠️ Trois notions à ne pas confondre :
- la décolonisation = le processus historique d’accès à l’indépendance (1945-1970) ;
- le postcolonialisme = les postcolonial studies anglophones, plutôt littéraires/culturelles (Edward Said et l’Orientalisme, Spivak, Bhabha) ;
- la pensée/option décoloniale = le courant latino-américain « modernité/colonialité » (Quijano, Mignolo…), qui s’en distingue en visant surtout le savoir et en remontant à 1492.
Idées-clés
🔑 (1) La « colonialité du pouvoir » (Aníbal Quijano) : la conquête des Amériques a instauré une classification raciale mondiale du travail et de l’humanité, matrice du capitalisme moderne. (2) Modernité = colonialité. Il n’y aurait pas de modernité sans colonialité : les deux sont les deux faces d’un même processus né en 1492 (et non aux Lumières). (3) La « colonialité du savoir » (Walter Mignolo) : la science « universelle » serait en réalité eurocentrée ; d’où l’appel à une « désobéissance épistémique », une pensée frontalière et des « épistémologies du Sud » (Boaventura de Sousa Santos). (4) « Provincialiser l’Europe » (Dipesh Chakrabarty) : cesser de traiter l’histoire et la pensée européennes comme la norme universelle. (5) La race comme construction coloniale, et un féminisme décolonial (María Lugones) qui lie genre et colonialité.**
Filiations & figures
- Racines anticoloniales : Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs ; Les Damnés de la terre — aliénation, race, violence), Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, négritude), W.E.B. Du Bois (la « double conscience »).
- Le groupe « modernité/colonialité » : Quijano, Mignolo, Enrique Dussel (philosophie de la libération, « transmodernité »), Ramón Grosfoguel, Catherine Walsh, María Lugones.
- Voisinages : le postcolonialisme (Said), et Achille Mbembe (postcolonie, « nécropolitique »).
🌍 Où en est le champ aujourd’hui (2025)
Le courant est aujourd’hui en pleine expansion mondiale — et en pleine tension.
- « Décoloniser » tout. Le mot d’ordre s’est étendu bien au-delà de la théorie : décoloniser les programmes (Rhodes Must Fall, Le Cap et Oxford, 2015), les musées et le patrimoine (le rapport Sarr-Savoy de 2018 et les restitutions d’œuvres à l’Afrique, ex. les bronzes du Bénin), les méthodologies, la psychologie, la santé, les données et l’IA (« colonialité algorithmique »).
- Le tournant écologique. Montée d’une écologie décoloniale (Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, 2019 ; Françoise Vergès) qui relie domination coloniale, esclavage (« Plantationocène ») et crise environnementale — un des fronts les plus vivants (cf. L’Anthropologie aujourd’hui — enjeux, théories, difficultés (2025)).
- Le paradoxe de l’institutionnalisation. Très installé dans l’académie anglophone et latino-américaine, le champ reste marginal en France (pas de master « décolonial » : les chercheurs passent souvent par des cursus anglophones) alors qu’il y est hyper-présent dans le débat public et polémique. D’où l’accusation croisée de « decolonial washing » : un radicalisme anti-institutionnel qui devient une marque académique et un mot-valise (dilution, perte de précision).
- Le reflux politique. Fortes contre-offensives : en France, les controverses « islamogauchisme » (2020-21) ; aux États-Unis, le démantèlement des programmes DEI/CRT sous l’administration Trump (2025). Le champ est devenu un enjeu de guerre culturelle.
- Débats internes vifs. (1) Race contre classe : la critique marxiste (Vivek Chibber, Postcolonial Theory and the Specter of Capital, 2013) reproche au courant d’occulter le capitalisme — c’est exactement le nerf de la polémique PaduTeam vs Wissam. (2) « La décolonisation n’est pas une métaphore » (Tuck & Yang, 2012) : un courant settler colonialism refuse l’usage métaphorique (« décoloniser l’esprit ») et réclame la restitution des terres — relancé par la question palestinienne depuis 2023. (3) Tensions entre décolonialité latino-américaine, postcolonialisme anglophone et pensée afro-diasporique.
⚠️ Esprit critique (un débat, deux camps sérieux)
Ce que le courant apporte : il décentre le regard, met au jour des biais eurocentrés réels dans les sciences et l’histoire, redonne une voix aux dominés et nourrit une histoire vraiment globale (cf. la décolonisation de l’anthropologie).
Les critiques (nombreuses, et de sensibilités variées) :
- Épistémologiques : risque de relativisme (« chaque groupe sa vérité »), d’essentialisation (un « Occident » monolithique, des identités figées), et de jargon. Opposer un « savoir situé » à la science expose à scier la branche de la validité universelle.
- Républicaines / universalistes (très vives en France) : la pensée décoloniale est accusée d’importer les catégories raciales américaines, de racialiser le débat, d’assigner les individus à une identité, et de fragmenter la nation contre l’universalisme des Lumières. Débats sur la non-mixité et le « privilège blanc ».
- Marxistes / de gauche classique : privilégier la race sur la classe dissoudrait la question sociale.
- Distinction cruciale, souvent brouillée : la pensée décoloniale académique (Quijano, Mignolo) n’est pas la même chose que le militantisme décolonial français (ex. le Parti des Indigènes de la République, Houria Bouteldja) — le débat public confond fréquemment les deux, ce qui caricature l’un par l’autre. Les controverses de 2020-2021 (« islamogauchisme ») ont été politiquement instrumentalisées des deux côtés — à examiner sans prendre parti.
Position d’équilibre : traiter la pensée décoloniale comme un objet d’étude légitime et parfois éclairant, sans en faire ni un dogme ni un épouvantail. Ses meilleures intuitions (l’eurocentrisme du savoir) méritent examen ; ses dérives possibles (essentialisme, relativisme) aussi.
À retenir
La pensée décoloniale soutient que la colonisation survit en « colonialité » (du pouvoir, du savoir, de l’être) bien après les indépendances, et appelle à décoloniser les savoirs eux-mêmes. Née en Amérique latine (Quijano, Mignolo, Dussel), enracinée chez Fanon et Césaire, elle décentre utilement le regard — mais suscite de fortes critiques (relativisme, essentialisme, et en France conflit avec l’universalisme républicain). À distinguer de la décolonisation (histoire) et du postcolonialisme (Said), et à lire en distinguant l’académique du militant.
🔗 Liens
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