L'Encyclopédie
Accueil · Art & Culture · Peinture

L'Estampe

Art → La première image reproductible — donc la première image DÉMOCRATIQUE — Une estampe est une image obtenue par impression d'une matrice (bois, métal, pierre, écran) sur du papier.

Art → La première image reproductible — donc la première image DÉMOCRATIQUE


L’essentiel

Une estampe est une image obtenue par impression d’une matrice (bois, métal, pierre, écran) sur du papier. Elle existe donc en plusieurs EXEMPLAIRES.

👉 C’est LA rupture : jusque-là, une image était unique — donc rare, chère, réservée à l’église ou au palais. L’estampe rend l’image MULTIPLE. Elle est à l’image ce que l’imprimerie est au texte — et elle arrive en même temps, pour les mêmes raisons. Voir Les Classifications du Savoir (et Obsidian), L’Économie de la Connaissance.

Les quatre familles (à distinguer absolument)

Famille Principe Ce qui s’imprime Techniques
RELIEF (taille d’épargne) on creuse ce qui ne doit pas s’imprimer ce qui reste en haut gravure sur bois (xylographie), linogravure
CREUX (taille-douce) on creuse le dessin ; l’encre se loge dans les sillons ce qui est en bas burin, eau-forte, pointe sèche, aquatinte
À PLAT ni creux ni relief : chimie (l’eau et le gras se repoussent) ce qui est gras LITHOGRAPHIE
AU POCHOIR l’encre traverse un écran, sauf où il est bouché ce qui passe SÉRIGRAPHIE

Les deux à connaître absolument :

  • L’EAU-FORTE : on couvre une plaque de cuivre d’un vernis, on dessine dedans avec une pointe (le geste est libre, comme un crayon — pas d’effort), puis on plonge la plaque dans l’acide (« l’eau forte »), qui creuse là où le métal est à nu. 👉 Rembrandt en fait le sommet : ses eaux-fortes valent ses tableaux. Goya aussi (Les Caprices, Les Désastres de la guerre).
  • La LITHOGRAPHIE (Senefelder, 1796) : on dessine au crayon gras sur une pierre calcaire, on mouille la pierre (l’eau ne tient pas sur le gras), on encre (l’encre grasse ne tient pas sur l’eau). Le dessin s’imprime tel quel — sans le graver. 👉 La lithographie rend le geste du dessinateur directement imprimable : c’est l’invention de l’affiche moderne, de Daumier, de Toulouse-Lautrec. Voir La Gouache, La Publicité.

Le choc japonais : l’UKIYO-E

L’estampe japonaise (ukiyo-e, « images du monde flottant », XVIIᵉ-XIXᵉ) : Hokusai (La Grande Vague), Hiroshige, Utamaro.

Au Japon, ce n’était PAS de l’art : c’étaient des images populaires et bon marché — acteurs de kabuki, courtisanes, paysages —, vendues à la foule. On s’en servait pour emballer les porcelaines exportées.

Et c’est ainsi qu’elles sont arrivées en Europe : dans les caisses d’emballage. Les impressionnistes les découvrent dans les cartons. Le JAPONISME en résulte, et il change tout :

  • des aplats de couleur sans modelé (voir La Gouache) ;
  • des cadrages coupés, décentrés, audacieux (une jambe tranchée par le bord — Degas en fait sa signature) ;
  • l’absence de perspective centrale et d’ombre portée ;
  • le vide comme élément actif.

👉 Van Gogh, Monet, Degas, Toulouse-Lautrec, Gauguin, Klimt : tous japonisants. L’art moderne occidental a été déclenché par des emballages. Ce que le Japon jetait, l’Europe l’a sacralisé. Voir Le Shintoïsme, Le Zen, Perspective(s).

Le XXᵉ : la sérigraphie et Warhol

Warhol choisit la sérigraphie — un procédé commercial, celui des panneaux publicitaires et des tee-shirts. 👉 Le choix du procédé EST l’œuvre : reproduire mécaniquement, en série, avec des défauts de repérage assumés, c’est dire que l’image contemporaine est un produit, sans main, sans original. Il n’y a plus d’aura (Benjamin) — et Warhol le célèbre au lieu de le pleurer. Voir Pop art, L’Acrylique.

Le problème économique : qu’est-ce qu’un « original » ?

Si l’œuvre existe en 200 exemplaires, lequel est le vrai ? Réponse du marché : on numérote (12/50), on signe, et surtout on DÉTRUIT (« biffe ») la matrice après le tirage — pour fabriquer artificiellement la rareté.

👉 C’est exactement le geste analysé dans L’Économie de la Connaissance : face à un bien naturellement reproductible (donc non rare), on construit une rareté artificielle pour préserver la valeur. Le tirage limité est un brevet. L’art a inventé le copyright avant les juristes.

Dimension symbolique

  • L’image pour tous. L’estampe a mis des images dans les maisons pauvres : images pieuses, almanachs, caricatures politiques, images d’Épinal. C’est par la gravure que la Réforme, puis la Révolution, ont diffusé leurs idéesl’image imprimée est une arme politique avant d’être un art. Voir Propagande, Le Christianisme.
  • La gravure ment sur la main. Le graveur travaille à l’envers (l’image s’imprime en miroir) et en négatif (il creuse ce qui sera blanc, ou l’inverse). Il doit penser l’image comme son contraire. C’est un exercice mental d’une difficulté redoutable — et c’est pourquoi les grands graveurs sont rares.
  • Le multiple contre l’unique. L’histoire de l’art occidental valorise l’œuvre unique (l’aura, le génie, le marché). L’estampe est l’objection permanente à cette religion : et si la valeur d’une image était de circuler, et non d’être possédée ? Voir Le Musée, Bourdieu.

À retenir

Une estampe est une image imprimée depuis une matrice, donc MULTIPLEelle est à l’image ce que l’imprimerie est au texte. Quatre familles : le RELIEF (bois — on creuse ce qui ne s’imprime pas), le CREUX (taille-douce — burin, eau-forte : on dessine dans un vernis et l’acide creuse ; sommet : Rembrandt, Goya), le À PLAT (LITHOGRAPHIE, 1796 — le gras repousse l’eau : le dessin s’imprime tel quel, sans être gravé → l’affiche, Daumier, Toulouse-Lautrec) et le POCHOIR (sérigraphieWarhol). Le choc japonais : les ukiyo-e (Hokusai, Hiroshige) n’étaient pas de l’art au Japon — des images populaires et bon marché, qui servaient à emballer les porcelaines exportées. Les impressionnistes les découvrent dans les caisses d’emballage → le japonisme : aplats, cadrages coupés, absence d’ombre, vide actif. L’art moderne occidental a été déclenché par des emballages. Question économique décisive : si l’œuvre existe en 200 exemplaires, où est l’original ? Réponse du marché : on numérote, on signe, et on DÉTRUIT la matriceune rareté fabriquée pour préserver la valeur. Le tirage limité est un brevet.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (11)