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Deleuze — Nietzsche et la Philosophie

Philosophie → Ne demande plus « qu'est-ce que c'est ? » mais « QUI parle ? quelle force ? » Nietzsche et la philosophie (Gilles Deleuze, PUF, 1962) est le livre qui a changé le statut de Nietzsche en…

Philosophie → Ne demande plus « qu’est-ce que c’est ? » mais « QUI parle ? quelle force ? »


L’essentiel

Nietzsche et la philosophie (Gilles Deleuze, PUF, 1962) est le livre qui a changé le statut de Nietzsche en France : d’écrivain-poète sulfureux (et compromis par sa récupération nazie), il devient un philosophe rigoureux et systématique. Le livre est aussi une machine de guerre : contre Hegel et contre la dialectique, alors hégémoniques dans la philosophie française.

La thèse fondatrice : « Le projet le plus général de Nietzsche consiste en ceci : introduire en philosophie les concepts de sens et de valeur. »

1. La méthode : symptomatologie, typologie, généalogie

La question métaphysique classique — « qu’est-ce que c’est ? » (quelle est l’essence de la vérité, du bien, du beau ?) — est une mauvaise question. Elle suppose que les choses ont un sens en soi.

Nietzsche substitue : « Qui ? » — quelle force s’empare de la chose, quelle volonté s’y exprime ? Un phénomène n’est jamais qu’un signe, un symptôme qui trouve son sens dans la force actuelle qui s’en empare. La même chose (la religion, la justice, la pitié) change complètement de sens selon qui la porte.

D’où trois gestes : la symptomatologie (interpréter les phénomènes comme des signes), la typologie (à quel type de force renvoient-ils ?), la généalogie (d’où viennent les valeurs — et que vaut la valeur elle-même ?).

⚠️ Contre Kant. Deleuze insiste : Kant n’a pas fait la vraie critique, car il a critiqué les prétentions de la raison mais jamais les valeurs elles-mêmes — et surtout, il a fait de la raison son propre juge. La critique nietzschéenne est totale : elle porte sur les valeurs, et elle est créatrice (elle crée de nouvelles valeurs, au lieu de conserver l’ordre établi). Voir Kant.

2. Forces actives et forces réactives

Tout est rapport de forces (jamais une force seule : toujours une pluralité, une différence de quantité).

  • Force active : celle qui va jusqu’au bout de ce qu’elle peut ; elle affirme sa différence, elle domine, elle crée, elle transforme. Elle est spontanée, elle jouit de sa puissance.
  • Force réactive : celle qui s’oppose, limite, s’adapte, conserve. Elle ne connaît d’elle-même que par la négation de l’autre.

Le point capital : une force réactive n’est pas plus faible au sens brut. Elle triomphe en pratique — non en devenant plus forte, mais en séparant la force active de ce qu’elle peut. C’est ainsi que les faibles l’emportent : par contagion, ruse, culpabilisation, en persuadant le fort qu’il est coupable d’être fort. L’histoire est le triomphe des forces réactives. (D’où l’importance de la formule : ce n’est pas la puissance qui manque au fort, c’est qu’on l’en a séparé.)

3. La volonté de puissance : l’élément différentiel

Contresens fréquent : la volonté de puissance ne signifie pas « vouloir le pouvoir » (vouloir dominer, être reconnu — cela, c’est déjà une interprétation réactive, esclave, du concept).

Chez Deleuze, la volonté de puissance est l’élément différentiel et génétique :

  • différentiel : elle produit la différence de quantité entre les forces (pourquoi telle force domine telle autre) ;
  • génétique : elle produit la qualité de la force (active ou réactive).

Elle a deux qualités propres : l’affirmation et la négation. La volonté de puissance ne veut donc pas la puissance : elle donne, elle crée, elle affirme. « Vouloir la puissance » est le masque que la volonté prend chez l’esclave.

4. Contre la dialectique (le cœur polémique)

C’est là que Deleuze frappe Hegel. La dialectique est, pour lui, l’idéologie même des forces réactives :

  • Elle part de la négation : la conscience se définit par l’opposition à l’autre (le fameux « maître-esclave »).
  • Or c’est un point de vue d’esclave : seule la force réactive a besoin de s’opposer à l’autre pour se poser elle-même. La force active, elle, s’affirme d’abord et ne nie que par surcroît, comme une conséquence joyeuse.
  • Dialectique = « le triomphe de l’esclave en tant que tel, […] le portrait spéculatif de l’homme du ressentiment. »

Formule : l’aristocrate dit « je suis bon, donc tu es mauvais » (l’affirmation d’abord) ; l’esclave dit « tu es méchant, donc je suis bon » (la négation d’abord). Le oui nietzschéen n’est pas le non du non hégélien : il n’y a pas de synthèse, pas de réconciliation, pas de travail du négatif.

5. Les figures du nihilisme

Le nihilisme n’est pas le rien : c’est la dépréciation de la vie au nom de valeurs supérieures (Dieu, l’Idée, le Bien). Ses trois grands types, qui sont les trois « symptômes » du devenir-réactif :

  • Le ressentiment : la réaction cesse d’être agie et devient sentie. « C’est ta faute. » On accuse. La force réactive projette sa souffrance vers l’extérieur.
  • La mauvaise conscience : le ressentiment retourné contre soi. « C’est ma faute. » La douleur est intériorisée, l’homme se fait souffrir lui-même. Naissance de la culpabilité et de la dette infinie.
  • L’idéal ascétique : la souffrance reçoit enfin un sens — mais un sens qui accuse la vie elle-même. Le prêtre donne à l’homme une raison de souffrir, et cette raison est que la vie est coupable. « L’homme préfère vouloir le néant plutôt que ne pas vouloir. »

Puis : le dernier homme (celui qui a tué Dieu et vivote sans plus rien vouloir) et enfin l’homme qui veut périr — point de bascule où le nihilisme, achevé, peut se retourner en affirmation.

6. L’éternel retour : une roue sélective (le point le plus original)

Deleuze récuse la lecture cosmologique naïve (« tout revient, le même reviendra à l’identique »). Si le même revenait, l’éternel retour serait une pensée plate — et Nietzsche l’aurait empruntée aux Grecs.

L’éternel retour est sélectif, à deux niveaux :

  1. Sélection éthique (l’épreuve de la pensée). Il remplace l’impératif catégorique : « Quoi que tu veuilles, veuille-le de telle manière que tu en veuilles aussi l’éternel retour. » C’est un crible : le demi-vouloir, le paresseux, le « une seule fois », le lâche — tout ce qui ne peut pas vouloir revenir éternellement — est éliminé.
  2. Sélection de l’être (la roue). Ce qui revient, ce n’est pas le même, c’est le devenir : le retour est l’être du devenir. Et il est une machine qui ne laisse revenir que l’actif et l’affirmatif : les forces réactives, portées à l’infini, ne peuvent pas revenir — elles se détruisent. L’éternel retour est un être-sélectif, il produit le devenir-actif.

👉 D’où le surhomme : non pas un « super-homme » biologique (contresens fasciste), mais ce qui reste quand le réactif a été éliminé — le produit de la roue, celui qui sait affirmer.

7. Dionysos contre le Crucifié

La dernière opposition n’est pas « athéisme contre foi » : les deux souffrent. La différence est de sens :

  • Le Crucifié : la souffrance est une objection contre la vie ; elle prouve que la vie est injuste et doit être rachetée. La souffrance accuse.
  • Dionysos (démembré, souffrant lui aussi) : la souffrance est affirmée, elle est la joie même du multiple et du devenir. Elle justifie la vie plutôt que de la juger.

L’affirmation dionysiaque est double : dire oui à la vie et dire oui à ce oui — c’est Ariane, la fiancée, la seconde affirmation qui redouble la première. « Le multiple, il faut l’affirmer, non pas le supprimer. »

Esprit critique (le contradicteur)

  • Un Nietzsche très deleuzien. Le livre est aussi puissant qu’arbitraire par endroits : Deleuze systématise un penseur qui refusait le système, gomme les contradictions, et évacue les textes gênants (biologisme, misogynie, aristocratisme politique). C’est moins un commentaire qu’une création conceptuelle — Deleuze assume : il pratique sur les auteurs ce qu’il appelle un « enculage » philosophique, faire un enfant monstrueux et légitime dans leur dos.
  • L’anti-hégélianisme est un procès. La dialectique hégélienne est réduite à une caricature (le seul « travail du négatif »), ce que les hégéliens contestent vivement.
  • Le risque politique. Une pensée qui valorise l’affirmation, la force et la hiérarchie contre la pitié et la mauvaise conscience peut être détournée — Deleuze prend soin de dissocier « force » et « domination sociale », mais la lecture reste exposée. Voir L’Esprit Critique.

À retenir

Deleuze, Nietzsche et la philosophie (1962) : Nietzsche introduit en philosophie le sens et la valeur. Ne plus demander « qu’est-ce que c’est ? » mais « qui ? » — quelle force ? D’où une symptomatologie et une généalogie (contre Kant, qui n’a jamais critiqué les valeurs). Tout est rapport de forces : actives (qui vont au bout de ce qu’elles peuvent, qui affirment) et réactives (qui s’opposent, limitent, séparent la force active de ce qu’elle peut — et c’est ainsi qu’elles triomphent dans l’histoire). La volonté de puissance n’est pas « vouloir le pouvoir » (interprétation d’esclave) mais l’élément différentiel et génétique qui produit la quantité et la qualité des forces. La dialectique hégélienne est le portrait spéculatif de l’homme du ressentiment (l’esclave commence par le non). Le nihilisme se décline en ressentiment (c’est ta faute), mauvaise conscience (c’est ma faute) et idéal ascétique (la vie est coupable). Enfin l’éternel retour n’est pas le retour du même : c’est une roue sélective — un impératif éthique (ne veux que ce dont tu peux vouloir le retour éternel) et une machine qui élimine le réactif. Ce qu’elle laisse revenir : l’affirmationDionysos, non le Crucifié.

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