Chapitre d’ouverture de Network Society. How Social Relations Rebuild Space(s) (Vernon Press, 2016). Iannone enseigne à la Faculté de Sciences politiques de l’université Sapienza de Rome. C’est elle qui pose le cadre théorique que tous les autres chapitres appliquent.
1. La thèse centrale : le réseau comme « esprit de l’époque »
⭐ Iannone part d’une formule de Barney : « le réseau est l’esprit de la société contemporaine ». 👉 Le réseau n’est pas un objet parmi d’autres : c’est le principe qui organise désormais la vie individuelle, sociale, économique et politique.
🔑 Mais — nuance décisive qu’elle emprunte à Barney — la network society n’est PAS le « successeur » du post-industrialisme, de la société de l’information, du post-fordisme, du postmodernisme ou de la mondialisation. ⚠️ C’est une étoile parmi d’autres dans une même constellation de tentatives pour nommer le monde de la fin du XXᵉ siècle. Le réseau les traverse tous sans les remplacer.
⭐ Sa définition « essentielle » : la network society est une société de relations sociales à haut potentiel, à l’échelle globale, portée par les nouvelles technologies de communication (la révolution numérique) et produit d’une nouvelle économie.
2. La distinction qui structure tout : nodes/flows contre individus/fonctions
🔑 Iannone reprend Castells : « les réseaux constituent la nouvelle morphologie sociale de nos sociétés ». La société ne se lit plus comme une PYRAMIDE (hiérarchie verticale) mais comme un RÉSEAU (organisation horizontale).
⭐ Deux couples conceptuels à retenir :
- Les NŒUDS (nodes) remplacent les individus-sujets comme unité d’analyse. 👉 Ce qui compte n’est plus « qui » mais « qui est connecté à qui » : la position dans le réseau prime sur l’attribut personnel.
- Les FLUX (flows) remplacent les fonctions. ⚠️ Castells parle d’un « espace des flux » (space of flows) : l’organisation matérielle du social non plus par le lieu, mais par la circulation (d’informations, de capitaux, de gens).
⭐ Formule-clé d’Iannone, reprise par les autres auteurs : la network society relie et crée des ponts « par une intelligence plus collective que connective », à travers l’« espace des flux » et l’« espace de l’entre-deux » (space in-betweenness).
3. Réseaux et « cercles » : la dette envers les classiques
⭐ Iannone montre que l’idée de réseau n’est pas née d’internet — elle est déjà chez les fondateurs de la sociologie.
🔑 Simmel est la référence majeure : « la société n’est que le nom d’un cercle d’individus liés les uns aux autres par diverses formes de réciprocité ». 👉 Simmel pensait déjà la société comme un tissu de relations (« sociation ») plutôt que comme une substance. La network society ne fait que radicaliser cette intuition.
⚠️ Point philosophique important qu’elle relie au postmodernisme : dans cette perspective anti-essentialiste, l’identité, la vérité et la réalité elle-même sont « construites à travers le discours » — donc à travers les relations, les réseaux, les pratiques de langage. (C’est cette thèse que Mariottini appliquera au terrain linguistique.)
4. Le cœur analytique : le capital social en trois dimensions
⭐⭐ La contribution la plus technique d’Iannone : elle lit le réseau à travers le concept de capital social, décomposé en TROIS dimensions (cadre issu de Nahapiet & Ghoshal, et de la littérature Putnam/Coleman/Burt).
| Dimension | Ce qu’elle capte |
|---|---|
| 🏗️ STRUCTURELLE | L’architecture des liens : qui est connecté à qui, la densité, les « trous structuraux » (Burt), la centralité. |
| 🧠 COGNITIVE | Les codes, langages et représentations PARTAGÉS qui rendent la coopération possible. |
| 🤝 RELATIONNELLE | La confiance, la réciprocité, les obligations — la « qualité » morale des liens. |
🔑 Sa thèse : ces dimensions sont INTERDÉPENDANTES. Un réseau n’est efficace que lorsque la structure (les liens), la cognition (le langage commun) et la relation (la confiance) se renforcent mutuellement. 👉 Un réseau densément connecté mais sans confiance ne produit rien ; une confiance forte sans structure de liens reste stérile.
⭐ C’est ce qui distingue sa lecture d’une simple « analyse de réseaux » (graphes) : elle réintègre l’axiologique — la confiance, la réciprocité, la collaboration — au cœur du concept. (C’est le point que souligne aussi de Nardis dans la préface : le réseau « dérive du fonctionnalisme mais le dépasse en y ajoutant un élément axiologique fort ».)
5. La gouvernance du réseau : l’auto-organisation horizontale
⭐ Dernière section, et thèse politique forte : la « gouvernance du réseau ».
🔑 Les sociétés contemporaines ne se régulent plus selon le schéma traditionnel État ↔ société civile ni selon un modèle mono-régulateur descendant (top-down). Elles s’organisent horizontalement, en réseau. 👉 ⚠️ Conséquence : l’auto-organisation horizontale SUPPLÉE les pouvoirs publics là où ils sont faibles ou absents dans leurs fonctions de distribution, régulation et contrôle.
⭐ De Nardis, dans la préface, nomme cela une conception « néo-corporative » et « néo-pluraliste » du social : la vieille pyramide sociale s’aplatit en une société « réticulaire-horizontale ». (C’est exactement ce que Marchetti développera avec la gouvernance de l’UE.)
6. Les tensions qu’elle pointe (et qui ouvrent le livre)
⚠️ Iannone ne fait pas l’apologie naïve du réseau. Elle liste les problèmes que les autres chapitres exploreront :
- 👉 L’ACCÈS au réseau et le CONTRÔLE des flux (qui entre, qui est exclu — le digital divide, sujet d’un de ses livres).
- ⚠️ Le conflit entre le NET et le SELF (Castells) : le réseau global contre l’identité individuelle.
- 🔑 Le POUVOIR redéfini comme INCLUSION / EXCLUSION du réseau (le pouvoir n’est plus de commander, mais de connecter ou de déconnecter).
🔗 Liens
- Le livre : Network Society — Le Concept de Réseau (Iannone et al.) (fiche globale + hub) · Emanuela Ferreri — Une Anthropologie du Réseau · Maria Cristina Marchetti — Réseaux, Espace et Gouvernance de l’UE · Laura Mariottini — Paysage Linguistique et Migrants · Manuela Cipri — Transmedia et Campagne Cameron
- Concepts : Le Capital Social · Manuel Castells · Georg Simmel · Le Postmodernisme · Le Digital Divide · La Sociologie · L’Esprit Critique
Fiches qui citent celle-ci (6)
- Network Society — Le Concept de Réseau (Iannone et al.) Sociologie
- Manuela Cipri — Transmedia et Campagne Cameron Sociologie
- Manuel Castells Sociologie
- Maria Cristina Marchetti — Réseaux, Espace et Gouvernance de l'UE Sociologie
- Laura Mariottini — Paysage Linguistique et Migrants Sociologie
- Emanuela Ferreri — Une Anthropologie du Réseau Sociologie