L'Encyclopédie

L'Odorat

Le sens méprisé — et pourtant le seul qui aille droit à la mémoire et à l'émotion — C'est le sens que l'Occident a le plus méprisé.

Le sens méprisé — et pourtant le seul qui aille droit à la mémoire et à l’émotion


L’essentiel : le grand refoulé

C’est le sens que l’Occident a le plus méprisé. Kant lui refuse toute dignité esthétique ; Freud fait du redressement de l’homme (le nez quittant le sol) l’acte de naissance de la civilisation — la culture commencerait par la répression de l’odorat. Résultat : il n’existe aucun art officiel de l’odeur. On a des musées pour l’œil, des salles de concert pour l’oreille — rien pour le nez.

Et pourtant, biologiquement, c’est le sens le plus ancien (la chimioréception précède la vue de très loin), et le seul dont l’architecture soit radicalement différente des autres.

Dimension technique : l’exception anatomique

  • ~400 types de récepteurs olfactifs fonctionnels chez l’homme (Buck & Axel, Nobel 2004, pour la découverte de cette famille de gènes). Par combinaison, on distingue au moins des dizaines de milliers d’odeurs — et une étude très commentée a avancé mille milliards (chiffre contesté, méthodologie discutée : à citer avec prudence).
  • ⚠️ L’anomalie décisive : l’odorat est le SEUL sens qui ne passe pas par le thalamus. Tous les autres sens sont d’abord relayés par ce « standard téléphonique » avant d’atteindre le cortex. Pas l’odorat. Il file directement vers le cortex piriforme, l’amygdale (les émotions) et l’hippocampe (la mémoire).

👉 C’est l’explication neurologique de tout ce qui suit : l’odeur est court-circuitée vers l’émotion et le souvenir, sans passer par l’analyse. On est ému par une odeur avant de l’avoir identifiée. C’est le seul sens qui frappe avant qu’on ait le temps de penser.

  • Corollaire cruel : nous sommes très mauvais pour NOMMER les odeurs (on reconnaît sans pouvoir dire — le « tip-of-the-nose »). L’odorat est riche en expérience et pauvre en langage. (Sauf dans certaines langues — les Jahai de Malaisie ont un lexique olfactif abstrait et nomment les odeurs aussi vite que nous nommons les couleurs. Ce n’est donc pas une fatalité du cerveau, mais un manque de culture.)

L’effet Proust

Le phénomène porte son nom : la mémoire involontaire déclenchée par une odeur ou une saveur (la madeleine trempée dans le thé — voir Proust).

Et ce n’est pas une jolie image : c’est un fait vérifié. Les souvenirs déclenchés par une odeur sont plus anciens (souvent de la première décennie de la vie), plus émotionnels et plus vivaces que ceux déclenchés par un mot ou une image. La raison est anatomique : le raccourci direct vers l’hippocampe et l’amygdale.

L’odeur ne rappelle pas le souvenir : elle le RESSUSCITE. Voir Mémoire, Deleuze — Proust et les Signes.

Dimension sociale : l’odeur est une frontière

  • L’odeur de l’autre est le dernier racisme avoué. Alain Corbin (Le Miasme et la Jonquille, 1982) a montré comment, au XVIIIᵉ-XIXᵉ, la bourgeoisie a désodorisé son monde et attribué aux pauvres une puanteur qui justifiait la distance sociale. « Le pauvre sent » fut une thèse hygiéniste avant d’être une insulte. La hiérarchie des odeurs double la hiérarchie sociale — et George Orwell l’écrivait sans détour : la vraie barrière des classes était pour lui olfactive. Voir stratification sociale.
  • L’inodore comme norme. Le luxe contemporain, c’est de ne pas sentir (ou de sentir un parfum choisi). Sentir « naturellement » est devenu une faute.
  • Le parfum, lui, est un art sans statut : on ne conserve pas les œuvres, on ne les expose pas, on ne les enseigne pas à l’université. Le seul art qu’on vend en flacon et qu’on ne collectionne pas.

Dimension symbolique

  • L’encens et le sacré. Toutes les religions brûlent quelque chose. L’odeur est le seul « corps » invisible — elle emplit l’espace sans être vue : elle est l’exacte métaphore sensible de l’esprit. On offre aux dieux ce qui monte. Voir Le Soufisme et les Sages de Perse (où le parfum est précisément le symbole de l’esprit insaisissable — le vase d’albâtre sans anse).
  • L’anosmie (perte de l’odorat), massivement révélée par le Covid, s’accompagne souvent de dépression et d’un sentiment d’irréalité : les patients disent que le monde devient plat, que les aliments deviennent des textures, et — surtout — qu’ils se sentent coupés des autres. Preuve que ce sens « méprisable » portait le lien affectif au monde.

À retenir

L’odorat est le grand refoulé de l’Occident : Kant lui refuse toute dignité esthétique, Freud fait de sa répression l’acte de naissance de la civilisation — et il n’existe aucun art officiel de l’odeur. Or c’est le sens le plus ancien et le seul anatomiquement à part : ~400 types de récepteurs (Buck & Axel, Nobel 2004) et surtout — le fait décisifc’est le SEUL sens qui ne passe pas par le thalamus : il file directement vers l’amygdale (émotion) et l’hippocampe (mémoire). D’où tout le reste : on est ému par une odeur avant de l’avoir identifiée ; les souvenirs qu’elle déclenche sont plus anciens, plus émotionnels, plus vivaces (l’effet Proust — la madeleine — l’odeur ne rappelle pas le souvenir : elle le ressuscite) ; et nous savons reconnaître sans savoir nommer (mais les Jahai de Malaisie y parviennent : c’est un manque de culture, pas de cerveau). Socialement, l’odeur est une frontière de classe (Corbin : la bourgeoisie a désodorisé son monde et attribué aux pauvres une puanteur justifiant la distance). L’anosmie post-Covid a prouvé le prix de ce sens « méprisable » : le monde devient plat, et l’on se sent coupé des autres.

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