Culture Générale → « Les cinq sens » est un dogme d’Aristote. Nous en avons bien plus.
1. Le mythe des cinq sens
« Nous avons cinq sens » est une idée d’Aristote (De l’âme) — pas un résultat scientifique. Elle a tenu vingt-trois siècles parce qu’elle correspond aux organes visibles (l’œil, l’oreille, le nez, la langue, la peau). Mais elle est fausse.
Les sens qu’on oublie, et qui sont vitaux :
- La PROPRIOCEPTION — le sens de la position de son propre corps. C’est lui qui vous permet, les yeux fermés, de porter le doigt à votre nez. Sans lui, on ne peut plus marcher ni se tenir debout (cas cliniques de « désafférentation » : les patients doivent regarder leurs jambes pour marcher). C’est peut-être le sens le plus fondamental — et personne ne le nomme.
- L’ÉQUILIBRIOCEPTION (vestibule de l’oreille interne) : l’accélération, la verticale, la rotation.
- La NOCICEPTION : la douleur (qui n’est pas du toucher — ce sont des fibres et des voies distinctes).
- La THERMOCEPTION : le chaud et le froid (encore distincts du toucher mécanique).
- L’INTÉROCEPTION : l’état interne du corps — faim, soif, réplétion, battements du cœur, envie d’uriner. Recherche très active : elle serait au fondement des émotions et du sentiment d’être un soi.
👉 Selon la façon de compter, on décrit entre 8 et plus de 20 sens. Le « cinq » est un héritage culturel, pas une donnée.
2. La hiérarchie des sens (un fait culturel, pas naturel)
La tradition occidentale a classé les sens — et ce classement est chargé de valeurs :
Les sens NOBLES — la vue, puis l’ouïe : distants, « intellectuels », ils permettent la connaissance et l’art (on dit « je vois » pour « je comprends » ; theoria signifie « contempler »). Ils n’exigent pas de contact. Les sens VILS — l’odorat, le goût, le toucher : proches, « animaux », liés au corps, au plaisir, à la survie. Ils exigent le contact — donc ils compromettent.
Kant l’assume : seuls la vue et l’ouïe donnent lieu à un jugement esthétique ; le goût et l’odorat ne produisent que de l’agréable — un plaisir subjectif dont on ne peut pas discuter.
⚠️ Cette hiérarchie n’a rien d’universel. Elle recoupe trop bien d’autres hiérarchies (l’esprit sur le corps, l’homme sur l’animal, la distance sur le contact) pour être innocente. On dispose d’un musée pour l’œil, d’un concert pour l’oreille — et de rien pour le nez. Il n’existe pas d’art officiel de l’odeur. Voir L’Odorat.
3. Le renversement philosophique : Merleau-Ponty
La phénoménologie démolit ce partage. Il n’y a pas cinq canaux séparés qui déverseraient des données brutes dans un esprit qui les assemblerait.
- La perception est d’emblée UNIFIÉE et SIGNIFIANTE. Je ne perçois pas « du rouge, du rond, du lisse » que je synthétiserais ensuite en « pomme ». Je perçois une pomme.
- On voit avec tout le corps. Le sucre me paraît sucré à la vue ; le miel me paraît visqueux à l’œil ; je vois qu’un verre est froid. Les sens communiquent nativement — la synesthésie n’est pas une bizarrerie, c’est le régime normal, que l’analyse a découpé après coup.
- Le corps propre : je suis mon corps, je ne l’ai pas. Il est ce par quoi il y a un monde. Voir Le Corps.
4. Ce que la perception n’est PAS : une caméra
L’erreur fondamentale, et la plus tenace : croire que percevoir, c’est enregistrer.
- Le cerveau PRÉDIT plus qu’il ne reçoit. Le modèle dominant aujourd’hui (le codage prédictif) : le cerveau émet en permanence des hypothèses sur le monde, et les sens ne servent qu’à corriger l’erreur. La perception est une hallucination contrôlée par le réel.
- Preuves : le point aveugle (un trou dans votre rétine que vous ne voyez jamais — il est rempli par le cerveau) ; les illusions (qui ne disparaissent pas quand on les connaît : savoir ne suffit pas à voir autrement) ; l’effet McGurk (voir des lèvres dire « ga » pendant qu’on entend « ba » fait entendre « da » — la vue modifie littéralement ce qu’on entend) ; la cécité au changement.
- 👉 Nous ne percevons pas le monde : nous percevons le modèle que notre cerveau en fait, et qui est assez bon. L’évolution n’a pas sélectionné la vérité, elle a sélectionné la survie — ce n’est pas la même chose. Voir L’Évolution, La Vérité, L’Esprit Critique.
5. Un monde par espèce (l’Umwelt)
Jakob von Uexküll : chaque espèce vit dans son Umwelt — un « monde propre » découpé par ses seuls organes. La tique ne connaît du monde que trois signaux (l’acide butyrique, la chaleur, le contact du poil). Ce n’est pas un monde appauvri : c’est son monde entier.
Et nous ? L’abeille voit l’ultraviolet, le serpent l’infrarouge, le pigeon le champ magnétique, la chauve-souris écholocalise. Notre « réalité » est un extrait minuscule — nous ne voyons qu’une octave du spectre électromagnétique.
👉 La question de Nagel (« Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? ») en découle directement : on peut tout savoir du sonar sans jamais savoir ce que ça FAIT. L’expérience subjective ne se déduit pas de la description objective. Voir La Conscience, Chambre chinoise.
Dimension symbolique
- Les sens sont politiques. Qui décide de ce qui est « propre » (l’odeur), « bruyant », « obscène » à regarder ? Le partage du sensible est un partage social : les classes populaires ont longtemps été décrites comme puantes et bruyantes — la hiérarchie des sens double la hiérarchie des hommes. Voir stratification sociale.
- L’appauvrissement moderne. Notre époque est hypertrophiée du visuel (écrans) et atrophiée du reste — au point qu’une bonne partie de nos vies se joue désormais sans odeur, sans contact et sans poids. Le confinement l’a prouvé : ce qui manquait n’était pas l’information, c’était le corps des autres.
- Et la clé : les sens ne sont pas des fenêtres ouvertes sur un monde déjà là. Ils sont des instruments qui découpent un monde. Changer d’organe, ce n’est pas mieux voir la même chose — c’est habiter un autre monde.
À retenir
« Les cinq sens » est un dogme d’Aristote, pas un fait : il manque au moins la PROPRIOCEPTION (la position de son corps — sans elle, on ne peut plus marcher), l’équilibrioception, la nociception (la douleur, distincte du toucher), la thermoception et l’intéroception (l’état interne — probablement la base des émotions). On en compte 8 à plus de 20. La hiérarchie vue/ouïe (nobles, distantes, « intellectuelles » — « je vois » = je comprends) contre odorat/goût/toucher (vils, « animaux », au contact) est un fait culturel chargé de valeurs — Kant refuse au goût et à l’odorat toute portée esthétique, et de fait il n’existe pas d’art officiel de l’odeur. Merleau-Ponty démolit le découpage : la perception est d’emblée unifiée (je ne vois pas « du rouge et du rond » : je vois une pomme) — le miel paraît visqueux à l’œil. Et surtout : percevoir n’est pas enregistrer. Le cerveau prédit et les sens ne font que corriger l’erreur — la perception est une hallucination contrôlée par le réel (point aveugle, illusions persistantes, effet McGurk où la vue change ce qu’on entend). Enfin, l’Umwelt (Uexküll) : la tique ne connaît que trois signaux — et c’est son monde entier. Nous ne voyons qu’une octave du spectre. Les sens ne sont pas des fenêtres sur le monde : ce sont des instruments qui en découpent un.
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