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Leibniz

Philosophie → Le dernier homme à avoir su tout ce qui se savait. Et celui qui a osé dire que ce monde-ci est le meilleur possible. Allemand (Leipzig).

Philosophie → Le dernier homme à avoir su tout ce qui se savait. Et celui qui a osé dire que ce monde-ci est le meilleur possible.


1. Situer

Allemand (Leipzig). ⚠️ Il n’a jamais été professeur : il fut diplomate, juriste, bibliothécaire, ingénieur des mines, conseiller de princes. Il n’a publié de son vivant qu’un seul grand livre (la Théodicée, 1710) ; l’essentiel de son œuvre est une correspondance de ~15 000 lettres avec un millier de correspondants. 👉 On l’appelle « le dernier génie universel » : il invente le calcul infinitésimal (indépendamment de Newton — d’où l’une des plus violentes querelles de priorité de l’histoire des sciences), il crée le système BINAIRE (0/1 — la base de toute l’informatique), il conçoit une machine à calculer, il travaille sur les langues, le droit, la géologie, la théologie, la réunification des Églises. (Il mourut presque seul : à son enterrement, il n’y avait que son secrétaire.)

Œuvre
Discours de métaphysique (1686)
Nouveaux Essais sur l’entendement humain (1704, publiés 1765) une réfutation ligne à ligne de <span class=“lien-absent”>Locke</span>
Essais de Théodicée (1710) le seul livre publié de son vivant
La Monadologie (1714) 90 paragraphes. Tout le système.

2. ⭐⭐ LES DEUX GRANDS PRINCIPES (à connaître par cœur — ils sont la clé de tout)

① LE PRINCIPE DE NON-CONTRADICTION

Une chose ne peut pas être et ne pas être en même temps. Il gouverne les VÉRITÉS DE RAISON — nécessaires, dont le contraire est impossible (2 + 2 = 4 ; un triangle a trois côtés).

② ⭐⭐⭐ LE PRINCIPE DE RAISON SUFFISANTE

« RIEN N’ARRIVE SANS QU’IL Y AIT UNE RAISON POUR LAQUELLE CELA SOIT AINSI PLUTÔT QU’AUTREMENT. » Il gouverne les VÉRITÉS DE FAIT — contingentes, dont le contraire est possible (César a franchi le Rubicon ; il aurait pu ne pas le faire — mais il y a une raison à ce qu’il l’ait fait).

Et de là, LA question fondamentale de toute la métaphysique (que Leibniz formule le premier) :

🔑 « POURQUOI Y A-T-IL QUELQUE CHOSE PLUTÔT QUE RIEN ? »

« Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. » 👉 Heidegger reprendra cette question comme LA question de la métaphysique. ⚠️ Et c’est très exactement ce principe que MEILLASSOUX DÉTRUIT trois siècles plus tard : « il n’y a aucune raison à ce qui est. Seule la contingence est nécessaire. » 👉 Leibniz et Meillassoux sont les deux pôles absolus de la métaphysique occidentale : « tout a une raison » / « rien n’a de raison ».


3. LA MONADE (la brique du réel)

Le raisonnement : ce qui est composé est fait de simples. Les corps sont divisibles à l’infini — donc les vrais atomes ne peuvent pas être matériels. Ce sont des points métaphysiques : les MONADES.

Les traits (à retenir) :

  • Ce sont des SUBSTANCES SIMPLES, sans parties — donc incorruptibles (elles ne peuvent ni naître ni périr naturellement).
  • ⭐⭐ « LES MONADES N’ONT POINT DE FENÊTRES par lesquelles quelque chose puisse entrer ou sortir. » 👉 Rien ne passe de l’une à l’autre. Aucune n’agit sur aucune autre. Chacune est un monde clos.
  • Chacune est un MIROIR VIVANT DE L’UNIVERS ENTIERelle exprime tout le monde, mais de son point de vue, et avec plus ou moins de clarté. 👉 ⭐ « C’est comme une même ville regardée de différents côtés paraît tout autre. » Il y a autant d’univers différents qu’il y a de monadeset ce sont autant de perspectives sur UN SEUL univers.
  • Elles diffèrent par le DEGRÉ DE CONSCIENCE : de la perception nue (la pierre, qui « perçoit » confusément) à l’aperception (la conscience réfléchie, chez l’homme) et jusqu’à Dieu, la monade des monades.
  • ⚠️ Le principe des INDISCERNABLES : il ne peut pas exister deux choses parfaitement identiques — sinon Dieu n’aurait eu aucune raison de les distinguer. Il n’y a pas deux feuilles identiques dans le jardin.

➤ L’HARMONIE PRÉÉTABLIE (pour expliquer que ça marche quand même)

Si aucune monade n’agit sur une autre, comment mon âme fait-elle bouger mon bras ? Réponse : elle ne le fait PAS. Dieu a réglé, DÈS L’ORIGINE, toutes les monades de sorte qu’elles s’accordent.L’image des DEUX HORLOGES : elles sonnent en même temps — non parce que l’une entraîne l’autre, ni parce qu’un horloger les recale à chaque instant (la solution occasionnaliste de Malebranche), mais parce qu’elles ont été réglées si parfaitement dès le départ qu’elles s’accordent d’elles-mêmes. 👉 Une solution vertigineuse au dualisme : il n’y a aucune interaction — seulement une CORRESPONDANCE parfaite.


4. ⭐⭐⭐ LE « MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES » (et l’immense contresens à détruire)

Le raisonnement de la Théodicée (1710)le mot est de lui : theos (dieu) + dikè (justice) = justifier Dieu :

  1. Dieu a envisagé une infinité de MONDES POSSIBLES (chacun logiquement cohérent : un monde où César ne franchit pas le Rubicon, etc.).
  2. Étant parfaitement bon, sage et puissant, il a nécessairement choisi LE MEILLEUR.
  3. Donc CE monde-ci est le meilleur des mondes possibles.

⚠️⚠️ CE QUE ÇA NE VEUT PAS DIRE

Ça ne veut PAS dire que « tout va bien ». Leibniz voit parfaitement le mal — il en fait la théorie. 🔑 Ça veut dire : TOUT AUTRE MONDE AURAIT ÉTÉ PIRE. Le mal est le prix d’un ensemble ; on ne peut pas retirer un mal sans détruire un bien plus grand qui lui est lié.L’analogie décisive : LE TABLEAU. Une ombre prise isolément est laide. Mais elle est nécessaire à la beauté du tableau entier. (Ou : une dissonance en musique.) ⚠️ Et : Dieu ne pouvait pas faire un monde SANS mal, car un monde sans imperfection serait… Dieu lui-même. La créature est finie — donc, par définition, limitée.

LES TROIS MAUX (distinction classique, à savoir) : | Mal MÉTAPHYSIQUE | l’imperfectionsimple finitude de la créature. Il est inévitable. | | Mal PHYSIQUE | la souffrancesouvent une conséquence ou un moyen (le remède amer) | | Mal MORAL | le péché — ⚠️ Dieu le PERMET sans le VOULOIR, parce qu’il est le prix de la LIBERTÉ. Un monde d’automates vertueux vaudrait moins qu’un monde d’êtres libres capables de faillir. |

➤ 💥 LA RIPOSTE — VOLTAIRE

Après le tremblement de terre de LISBONNE (1755, des dizaines de milliers de morts, un jour de Toussaint, dans les églises), Voltaire écrit le Poème sur le désastre de Lisbonne, puis CANDIDE (1759). Pangloss est une caricature de Leibniz : « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » — répété au milieu des massacres, des viols et des pendaisons. ⚠️ Voltaire appelle cela « la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal ». 👉 L’optimisme métaphysique devient, du point de vue du corps souffrant, une INHUMANITÉ.MAIS soyons justes : Voltaire attaque une CARICATURE. Leibniz ne dit pas que le mal n’existe pas ; il dit qu’il est compensé. Le vrai désaccord porte sur le point de vue : Leibniz raisonne du point de vue du TOUT ; Voltaire, du point de vue de CELUI QUI SOUFFRE. Et c’est peut-être là qu’aucune théodicée ne pourra jamais gagner (→ Ivan Karamazov « rend son billet » : aucune harmonie universelle ne vaut la larme d’un seul enfant torturé). Voir La Théodicée, Les Arguments de l’Existence de Dieu.


5. Les autres apports (qu’on oublie toujours)

  • LA CHARACTERISTICA UNIVERSALIS et le CALCULUS RATIOCINATOR : le rêve d’une langue universelle et formelle dans laquelle tout raisonnement deviendrait un CALCUL. > « Quand une controverse surgira, il n’y aura pas plus besoin de dispute entre deux philosophes qu’entre deux comptables. Il suffira de prendre la plume, de s’asseoir, et de se dire : CALCULONS. » 👉 C’est le programme fondateur de la LOGIQUE FORMELLE (Frege, Russell) et, en droite ligne, de l’INFORMATIQUE. (Avec le binaire, Leibniz est probablement le plus grand ancêtre de l’IA.) Voir Les Arbres de Vérité, La Philosophie Analytique, L’Intelligence Artificielle.
  • Contre Locke (Nouveaux Essais) : > « Rien n’est dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens — SINON L’INTELLECT LUI-MÊME. »Trois mots qui sauvent l’a priori, et qui annoncent Kant. L’esprit n’est pas une table rase : il est une veine dans le marbre qui oriente le sculpteur.
  • Les PETITES PERCEPTIONS : le bruit de la mer est fait d’une infinité de bruits de vagues, dont chacun est imperceptible séparément — et pourtant je les perçois tous, confusément. 👉 ⭐ C’est l’invention de l’INCONSCIENT, cent cinquante ans avant Freud (un inconscient cognitif, non pulsionnel). Voir La Conscience, Les Sens.
  • Le CONTINU : « la nature ne fait jamais de sauts » (natura non facit saltus).

Dimension symbolique

  • Leibniz est le philosophe de la CONCILIATION. Toute sa vie, il a cherché à réconcilier — les Églises, les princes, Descartes et Aristote, la mécanique et la finalité, la liberté et la nécessité. 👉 Son système est une machine à faire tenir ensemble ce qui se contredit. ⚠️ Et c’est sa force et sa faiblesse : à force de tout concilier, il finit par ne rien réfuter.
  • La monade sans fenêtres est une image bouleversante de la CONDITION HUMAINE : chacun est un monde clos, qui exprime tout l’univers de son seul point de vue, et qui ne communique jamais vraiment avec les autres — et pourtant tout s’accorde. Une solitude absolue dans une harmonie parfaite.
  • ⚠️ Et le principe de raison suffisante a un COÛT POLITIQUE : si tout ce qui est a une raison d’être, alors tout ce qui est est JUSTIFIÉ. 👉 C’est la matrice de toutes les idéologies de la résignation (« c’est ainsi », « ça a un sens », « tout arrive pour une raison »). C’est exactement ce que Meillassoux veut détruire. Voir Le Guépard (Lampedusa), Idéologie.

À retenir

Allemand (1646-1716). ⚠️ Jamais professeur : diplomate, juriste, bibliothécaire. Il n’a publié qu’UN grand livre (la Théodicée) ; l’essentiel de son œuvre est une correspondance de ~15 000 lettres. Le dernier génie universel : calcul infinitésimal (contre Newton), système BINAIRE (0/1 — la base de l’informatique), machine à calculer, droit, géologie, théologie. ⭐⭐ LES DEUX PRINCIPES : ① NON-CONTRADICTION (→ les vérités de raison, nécessaires) ; ② ⭐⭐⭐ RAISON SUFFISANTE« rien n’arrive sans qu’il y ait une raison pour laquelle cela soit ainsi plutôt qu’autrement » (→ les vérités de fait, contingentes). Et de là LA question de la métaphysique : 🔑 « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » ⚠️ C’est exactement ce principe que MEILLASSOUX détruit : « seule la contingence est nécessaire ». 👉 Leibniz et Meillassoux sont les deux pôles absolus : « tout a une raison » / « rien n’a de raison ». LA MONADE : une substance simple, sans parties, incorruptible.« Les monades n’ont point de FENÊTRES »aucune n’agit sur aucune autre ; chacune est un monde clos qui est pourtant un MIROIR VIVANT de l’univers entier, vu de SON point de vue (« comme une même ville regardée de différents côtés paraît tout autre »). D’où l’HARMONIE PRÉÉTABLIE : mon âme ne fait pas bouger mon bras — Dieu a réglé toutes les monades dès l’origine, comme deux horloges qui sonnent ensemble sans s’entraîner. (Et le principe des indiscernables : pas deux feuilles identiques dans le jardin.) ⭐⭐⭐ LE « MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES » — et le contresens à détruire : ⚠️ cela ne veut PAS dire « tout va bien ». Cela veut dire : TOUT AUTRE MONDE AURAIT ÉTÉ PIRE. Le mal est le prix d’un ensemble : une ombre, isolée, est laide — mais elle est nécessaire à la beauté du tableau. Trois maux : métaphysique (la simple finitude — inévitable), physique (la souffrance), moral (le péché — ⚠️ Dieu le permet sans le vouloir, car il est le prix de la LIBERTÉ : un monde d’automates vertueux vaudrait moins qu’un monde d’êtres libres capables de faillir). 💥 LA RIPOSTE : VOLTAIRE, après le séisme de Lisbonne (1755)Pangloss dans Candide ; « la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal ». ⭐ Mais soyons justes : Voltaire attaque une caricature. Le vrai désaccord porte sur le POINT DE VUE — Leibniz raisonne du point de vue du TOUT ; Voltaire, du point de vue de CELUI QUI SOUFFRE. Et là, aucune théodicée ne peut gagner. ET CE QU’ON OUBLIE TOUJOURS : ⭐ la characteristica universalis« quand une controverse surgira, il suffira de prendre la plume et de se dire : CALCULONS » 👉 le programme fondateur de la logique formelle et de l’informatique ; contre Locke : « rien n’est dans l’intellect qui n’ait été dans les sens — sinon l’intellect lui-même » (l’esprit n’est pas une table rase : c’est une veine dans le marbre) ; et les PETITES PERCEPTIONS (le bruit de la mer est fait d’une infinité de bruits de vagues imperceptibles séparément) — ⭐ l’invention de l’INCONSCIENT, cent cinquante ans avant Freud. ⚠️ ET LE COÛT POLITIQUE DU PRINCIPE DE RAISON : si tout ce qui est a une raison d’être, alors tout ce qui est est JUSTIFIÉ. C’est la matrice de toutes les idéologies de la résignation.

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