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Madame Bovary (Flaubert)

« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » Publié en feuilleton dans la Revue de Paris (oct.-déc.

« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »


1. ⚠️⭐ LE PROCÈS (janvier-février 1857)et il explique le livre

Publié en feuilleton dans la Revue de Paris (oct.-déc. 1856), le roman vaut à Flaubert un procès pour « OUTRAGE À LA MORALE PUBLIQUE ET RELIGIEUSE ».Le procureur ERNEST PINARD (⚠️ le même qui fera condamner Les Fleurs du mal six mois plus tard — et dont on découvrira plus tard qu’il écrivait des vers pornographiques sous pseudonyme) : son grief le plus intéressant n’est pas l’adultère — c’est que le roman ne CONDAMNE pas Emma.

🔑 ⚠️ « Qui peut condamner cette femme dans le livre ? PERSONNE. Telle est la conclusion. Il n’y a pas dans le livre un personnage qui puisse la condamner. »

👉 ⭐⭐ PINARD A PARFAITEMENT RAISON — ET C’EST EXACTEMENT LÀ QU’EST LA RÉVOLUTION. Flaubert a inventé un roman SANS JUGE. L’auteur ne dit plus ce qu’il faut penser. Le procureur n’attaque pas une immoralité : il attaque, sans le savoir, une FORME NOUVELLE. ⚠️ Flaubert est ACQUITTÉ (7 février 1857)son avocat, Sénard, plaide que l’histoire est édifiante (Emma meurt affreusement).Le scandale fait la fortune du livre : il devient un best-seller. (Flaubert, amer : « on me lit pour de mauvaises raisons ».)


2. ⭐⭐⭐ LE VRAI SUJET : LA FORME (c’est POUR ÇA que le livre est immense)

Flaubert écrit à Louise Colet (1852) — et c’est le manifeste de tout le roman moderne :

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est UN LIVRE SUR RIEN, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style… un livre qui n’aurait presque pas de sujet, ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. »

👉 🔑 L’INTRIGUE EST UN PRÉTEXTE. Une provinciale s’ennuie, prend deux amants, s’endette, se tue. Ce fait-divers (l’affaire Delamare) est banal EXPRÈS. Ce qui compte, c’est COMMENT c’est écrit.

⭐⭐⭐ A. LE STYLE INDIRECT LIBREl’invention capitale

Ni discours direct (« Je m’ennuie », pensa-t-elle), ni discours indirect (Elle pensait qu’elle s’ennuyait). Les deux voix FUSIONNENT. ⭐ *Exemple : « Pourquoi, mon Dieu, me suis-je mariée ? » (direct)« Elle se demandait pourquoi elle s’était mariée » (indirect) → ⚠️ « Pourquoi, mon Dieu, s’était-elle mariée ? » (indirect LIBRE : la ponctuation, l’exclamation, le vocabulaire sont d’Emma ; la grammaire — 3ᵉ personne, temps du récit — est du narrateur).

🔑 ⭐⭐ LES DEUX EFFETS, ET ILS SONT CONTRADICTOIRES — C’EST TOUT LE GÉNIE :

| ① L’EMPATHIE | On est DANS sa tête. On sent son ennui de l’intérieur. On ne peut pas ne pas l’aimer. | | ⚠️ ② L’IRONIE | Mais le narrateur laisse voir que ces mots sont des CLICHÉS de romans — et il ne dit rien. Il n’accuse pas : il EXPOSE. | 👉 Le lecteur est simultanément dedans et dehors. Il compatit ET il juge. Et il ne peut jamais savoir ce que l’auteur, lui, en pense. ⚠️ C’est de là que vient le procès. Et c’est de là que vient tout le roman du XXᵉ siècle — Joyce, Woolf, Kafka, Proust, Zola : tous héritent de ce dispositif.

⭐⭐ B. L’IMPERSONNALITÉ

« L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers : PRÉSENT PARTOUT, ET VISIBLE NULLE PART. » ⚠️ Fin du romancier-moraliste (Balzac, Hugo, qui commentent, expliquent, s’indignent). Le narrateur flaubertien se tait. Il montre.(Le fameux « nous » de la toute première ligne — « Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra »disparaît après quelques pages et ne revient jamais. Flaubert congédie le narrateur sous nos yeux, dès le chapitre I.)

C. LE TRAVAIL DE LA PHRASE — les « affres du style »

📊 ⚠️ 5 ans (1851-1856) pour ~450 pages. Certains jours : UNE page. Souvent : quelques lignes.

  • LE « GUEULOIR » : Flaubert hurlait ses phrases à voix haute dans son cabinet de Croisset — si le souffle butait, la phrase était mauvaise. La prose doit avoir le rythme du vers, sans en avoir l’air.
  • « Je veux qu’il n’y ait pas dans mon livre un seul mouvement, ni une seule réflexion de l’auteur. » / « Je crève de rage… Quel bougre de métier ! »
  • Traquer la répétition, le cliché, le « qui » et le « que », l’assonance involontaire. 👉 ⚠️ La haine du cliché est le sujet MORAL du livre autant que son principe FORMEL. Emma meurt de clichés. Flaubert écrit pour ne pas en faire.

3. ⭐⭐ LE BOVARYSMEle concept

(Le mot est de Jules de Gaultier, 1892 : « le pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ».)

EMMA NE MEURT PAS D’AMOUR. ELLE MEURT DE LITTÉRATURE.

Elle a lu, au couvent, des romans sentimentaux, des keepsakes, Walter Scott, Lamartine. Elle attend de la vie ce que les livres lui ont promis : des « félicités », des « passions », des « ivresses ». ⚠️ ⭐ ET LE PIRE : SES AMANTS SONT AUSSI MÉDIOCRES QUE SON MARI. Rodolphe est un séducteur cynique de province qui la jette par lettre (et il met une goutte d’eau sur la lettre pour simuler une larme) ; Léon est un clerc de notaire timoré qui s’ennuie vite. 👉 🔑 Il n’y a PAS d’ailleurs. Le romanesque qu’elle cherche n’existe nulle part — pas parce que Yonville est trop petit, mais parce qu’IL N’EXISTE PAS. ⭐⭐ LA SCÈNE-CLÉ, ET C’EST UN CHEF-D’ŒUVRE DE MONTAGE : LES COMICES AGRICOLES (II, 8). Rodolphe débite ses déclarations enflammées à Emma PENDANT que, sous la fenêtre, le conseiller distribue les prix du concours agricole. Camus dirait : deux discours plats. Flaubert les ENTRELACE : « — Cent fois même j’ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis resté… Fumiers. » « — Ainsi, nous, pourquoi nous sommes-nous connus ?… — “Race porcine, prix ex æquo : à MM. Lehérissé et Cullembourg, soixante francs !” » 👉 ⚠️ 🔑 Le montage FAIT la critique. Aucun commentaire. La juxtaposition suffit. Le lyrisme amoureux et le prix du fumier ont exactement la même valeur — et c’est le lecteur qui est obligé de le conclure. C’est du cinéma avant le cinéma (Eisenstein le disait).Et la phrase la plus cruelle du livre, sur Rodolphe : « Il ne distinguait pas… la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions… comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides. » 👉 ⚠️ Flaubert sauve Emma d’un mot : ses mots sont creux, mais sa souffrance est vraie. Et personne autour d’elle n’est capable d’entendre la différence.

4. LES AUTRES — une société entière, et pas un seul salaud

| ⭐ CHARLES | le mari. Il n’est pas méchant. Il est BÊTE, et il l’aime. ⚠️ La première page : sa fameuse CASQUETTE, décrite sur 15 lignes — un objet « d’une laideur muette qui a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile ». 👉 ⭐ **Et la dernière page lui appartient : après tout, après les lettres découvertes, il pardonne. « C’est la faute de la fatalité ! »et il en meurt. 🔑 Charles est le seul personnage qui aime vraiment. Et c’est un idiot. Flaubert n’accorde aucune consolation. | | ⭐⭐ HOMAIS (le pharmacien) | ⚠️ LA BÊTISE TRIOMPHANTE. Le « progressiste », le voltairien de comptoir, le bavard scientiste, l’homme qui parle par formules toutes faites.Il pousse Charles à opérer le pied-bot d’Hippolyte — l’opération est un désastre, on ampute la jambe — et Homais s’en sort sans une égratignure. ## 🔑 ⚠️ ET LA DERNIÈRE PHRASE DU ROMAN, QUI EST LA PLUS FÉROCE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE : « Il vient de recevoir la croix d’honneur. » 👉 Emma est morte, Charles est mort, leur fille est envoyée travailler dans une filature de coton — ET LE CRÉTIN EST DÉCORÉ. Le livre ne se termine pas sur une punition : il se termine sur une RÉCOMPENSE, accordée à la bêtise. C’est le vrai jugement de Flaubert — et il ne porte pas sur l’adultère. | | ⚠️ LHEUREUX (l’usurier) | *⭐ C’est LUI qui tue Emma, pas l’amour. Les billets, les traites, la saisie. 👉 Le roman de l’adultère est en réalité un roman de la DETTE. Emma meurt insolvable. (→ La Monnaie et la Finance : l’effet de levier, appliqué à une vie.) | | ⚠️ LA MORT | *L’arsenic. Et Flaubert la décrit sur des pages, cliniquement, atrocement : la langue noire, les convulsions, le vomissement. (Il s’est documenté auprès de médecins ; il a lui-même « senti le goût de l’arsenic dans la bouche » en l’écrivant.) 👉 ⭐ AUCUNE beauté romantique. La mort d’Emma est le CONTRAIRE d’une mort de roman — c’est la dernière et la plus dure des ironies : même sa mort refuse d’être romanesque. ⚠️ Et pendant l’agonie, sous la fenêtre, l’Aveugle chante une chanson grivoise. Elle rit — « d’un rire atroce, frénétique, désespéré ». |

5. ⚠️⭐ L’ESPRIT CRITIQUE — les vraies questions

  • ⚠️ « MADAME BOVARY, C’EST MOI » : la citation est APOCRYPHE. On ne la trouve dans aucune lettre de Flaubert. Elle est rapportée de seconde main, des décennies plus tard (par Amélie Bosquet, via René Descharmes, 1909). 👉 ⭐ Elle est trop belle et trop commode — et elle sert à désamorcer le livre en en faisant une confession. ⚠️ Ce que Flaubert a réellement écrit, c’est bien plus intéressant : « Mon pauvre Bovary souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même. »
  • ⭐⭐ FLAUBERT EST-IL MISOGYNE ? La charge : une femme est punie de désirer ; l’auteur la regarde souffrir de haut ; ses aspirations sont ridiculisées comme des lectures de midinette. ⚠️ LA DÉFENSE, et elle est forte (et c’est le steelman à faire) : *(1) les hommes du livre sont infiniment plus méprisables qu’elle — Rodolphe est un porc, Léon un lâche, Homais un imbécile, Charles un incapable ; (2) Emma est la SEULE qui désire quelque chose, la seule vivante ; (3) ⭐ Flaubert montre précisément que sa prison est SOCIALE : elle est intelligente, ardente, et on ne lui a laissé pour horizon que le mariage, la broderie et le piano. Elle n’a AUCUN moyen légal de changer sa vie. Son argent est celui de son mari ; le divorce est interdit (il ne reviendra qu’en 1884). 👉 🔑 Emma s’endette et prend des amants parce que ce sont les deux SEULES formes d’action qui lui restent. Le roman ne punit pas une femme : il décrit une cage. (Lecture d’ailleurs faite par les féministes matérialistes — voir Le Féminisme.)
  • ⚠️ ET LA CRITIQUE QUI RESTE : *le mépris flaubertien pour la bêtise est total, et il n’épargne aucune classe — mais il n’ouvre sur aucune politique. Flaubert méprise le bourgeois ET le peuple ET les révolutionnaires (voir L’Éducation sentimentale, 1848). 👉 Sartre y verra une trahison ; d’autres, la plus haute forme de lucidité. Il n’y a pas de verdict.

Dimension symbolique

  • ⭐⭐ LE LIVRE EST UNE MACHINE CONTRE LE CLICHÉ — ET C’EST UNE THÈSE MORALE, PAS SEULEMENT ESTHÉTIQUE. *Emma pense en phrases toutes faites ; Rodolphe séduit en phrases toutes faites ; Homais gouverne en phrases toutes faites. ⚠️ 🔑 Le drame de ce roman, c’est que PERSONNE N’A DE LANGAGE À SOI. Et Flaubert a passé cinq ans à en fabriquer un, précisément pour prouver que c’est possible — et à quel prix. (Il en fera un livre entier : le Dictionnaire des idées reçues.)
  • 🔑 La phrase du chaudron fêlé (II, 12)l’une des plus belles de la langue : « La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » 👉 ⭐ C’est le sujet du roman en une image : nous voulons dire l’infini, et nous n’avons que des mots usés. Emma en meurt. Flaubert en fait de l’art.
  • ⚠️ ⭐ Et le fil qui relie ce livre à L’Étranger : *les deux sont des procès. Dans les deux, on juge un être non pas sur ses actes mais sur son AME — sur sa conformité aux émotions attendues. ⭐ Pinard reproche à Emma de ne pas être condamnée ; le procureur de Meursault lui reproche de ne pas avoir pleuré. Dans les deux cas, la société exige une PERFORMANCE — et tue qui ne la donne pas.

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