L'Encyclopédie

Le British Museum et le Natural History Museum

Deux musées nés du même homme — l'un est le musée du butin, l'autre la cathédrale de la nature — Les deux musées sortent d'une seule collection.

Deux musées nés du même homme — l’un est le musée du butin, l’autre la cathédrale de la nature


L’origine commune : Hans Sloane

Les deux musées sortent d’une seule collection. À sa mort en 1753, Sir Hans Sloane, médecin et collectionneur, lègue à la nation ~71 000 objets (livres, antiquités, plantes, animaux, minéraux). Le Parlement accepte : c’est la fondation du British Museumle premier musée national public et gratuit du monde.

⚠️ Et il faut le dire : la fortune de Sloane venait en partie de son mariage avec l’héritière de plantations sucrières à la Jamaïquedonc de l’esclavage. Le premier musée public de l’humanité a été payé, pour partie, par des esclaves. Le British Museum le reconnaît aujourd’hui. Voir Le Musée, La Tate (même question, même sucre).

Les spécimens naturels finissent par déborder. Richard Owen obtient un bâtiment séparé : le Natural History Museum ouvre en 1881.


I. LE BRITISH MUSEUM — le musée du butin

~8 millions d’objets, dont une infime partie est exposée. Entrée gratuite.

Les pièces majeures — et le problème est dans la liste :

  • La pierre de Rosette (saisie aux Français en Égypte en 1801, après qu’ils l’eurent eux-mêmes prise) — la clé des hiéroglyphes.
  • Les marbres du Parthénon (dits « marbres d’Elgin ») — arrachés au Parthénon entre 1801 et 1812 par Lord Elgin, ambassadeur britannique auprès de l’Empire ottoman (alors occupant de la Grèce). La Grèce les réclame depuis son indépendance. Athènes a construit un musée entier (musée de l’Acropole, 2009) pour les accueillir, avec les emplacements laissés vides.
  • Les bronzes du Bénin, pillés lors de l’expédition punitive de 1897 (le royaume du Bénin fut brûlé) ; le moai de l’île de Pâques ; des milliers d’objets d’Afrique, d’Asie, d’Océanie.

Les deux thèses, à connaître :

Pour la restitution Pour le musée universel
Ces objets ont été pris par la force ou dans une situation de domination coloniale Ils sont conservés et vus par des millions de gens, gratuitement
Un peuple a un droit sur son propre patrimoine Le musée universel permet de comparer les civilisations — un projet des Lumières
Le contexte fait l’œuvre (Quatremère de Quincy) La restitution ouvrirait une boîte de Pandore (les musées se videraient)
Le rapport Sarr-Savoy (2018) : l’écrasante majorité du patrimoine africain est hors d’Afrique Certains pays d’origine n’ont pas (encore) les moyens de conservation

👉 Mon avis n’a pas d’importance ; le vôtre, oui — mais il doit être argumenté. Notez seulement que l’argument « ils sont mieux chez nous » a été employé pour tout justifier, et que la France, l’Allemagne et les Pays-Bas ont commencé à restituer. Le vent a tourné. Voir L’Esprit Critique, Le Nationalisme.


II. LE NATURAL HISTORY MUSEUM — la cathédrale de la nature

~80 millions de spécimens (dont les collections de Darwin et de Wallace). Entrée gratuite.

Le bâtiment est un manifeste. Alfred Waterhouse (1881) le construit en terre cuite, dans un style roman-gothique : c’est délibérément une CATHÉDRALE. Nef, voûtes, arcades, escalier monumental.

Et le détail sublime, à connaître : les sculptures d’animaux qui couvrent les murs sont organisées théologiquement — les espèces vivantes dans l’aile ouest, les espèces éteintes dans l’aile est.

La guerre Owen / Darwin (la plus belle histoire du lieu)

Richard Owen — celui qui a inventé le mot « dinosaure » (Dinosauria, 1842) — était le fondateur du musée. Et c’était l’adversaire le plus acharné de Darwin. Il concevait son bâtiment comme un temple à la Création divine : montrer la nature, c’était montrer l’œuvre de Dieu.

L’ironie de l’histoire est totale. Une statue de Darwin est installée dès 1885 ; en 1927, on la déplace pour mettre Owen au sommet du grand escalier. Puis, en 2008 (pour le bicentenaire de Darwin), on remet Darwin en haut de l’escalier, et on déplace Owen.

👉 Darwin trône aujourd’hui au sommet de la cathédrale que son ennemi avait bâtie contre lui. Le musée a fini par dire l’inverse de ce que son fondateur voulait lui faire dire. Voir L’Évolution, Galilée (l’autre grand conflit science/religion).

Dippy et Hope

Pendant un siècle, le grand hall était occupé par « Dippy », un moulage de Diplodocus (offert par le milliardaire Andrew Carnegie, 1905). En 2017, il est remplacé par « Hope », le squelette d’une baleine bleue suspendu dans les airs.

Le changement est un message : le dinosaure racontait l’extinction passée (une curiosité) ; la baleine bleue raconte l’extinction en coursune espèce que nous avons failli anéantir et qui survit. Le musée est passé du passé au présent, et de la merveille à l’avertissement. Voir La Collapsologie, Le Climat.

Le scandale du Piltdown

En 1912, on annonce la découverte du « chaînon manquant » à Piltdown : un crâne humain à mâchoire simiesque. La communauté scientifique britannique y croit pendant 40 ans — parce qu’elle voulait que le premier homme fût anglais. En 1953, la fraude est démontrée : un crâne humain médiéval + une mâchoire d’orang-outan, limée et teintée. 👉 Le cas d’école absolu du BIAIS DE CONFIRMATION. La science a fini par se corriger — mais elle a mis quarante ans, parce que la conclusion était flatteuse. Voir L’Esprit Critique, Popper — Falsifiabilité et Épistémologie.

À retenir

Les deux musées naissent de la collection de Hans Sloane (léguée en 1753) — qui fonde le British Museum, premier musée public et gratuit du monde… et dont la fortune venait en partie de plantations esclavagistes. LE BRITISH MUSEUM (~8 M d’objets) est le musée du butin : la pierre de Rosette, les marbres du Parthénon (arrachés par Lord Elgin auprès de l’occupant ottoman — la Grèce a bâti un musée entier avec les emplacements vides), les bronzes du Bénin (pillés en 1897). Deux thèses s’affrontent — le droit des peuples sur leur patrimoine contre l’idéal du musée universel — mais l’argument « ils sont mieux chez nous » a servi à tout justifier, et le vent a tourné (rapport Sarr-Savoy, 2018 ; premières restitutions). LE NATURAL HISTORY MUSEUM (~80 M de spécimens) est une CATHÉDRALE assumée (Waterhouse, 1881 — espèces vivantes à l’ouest, éteintes à l’est), bâtie par Richard Owen (l’inventeur du mot « dinosaure ») comme un temple à la Création — et contre Darwin. Ironie parfaite : depuis 2008, c’est la statue de DARWIN qui trône au sommet de l’escalier, et celle d’Owen qu’on a déplacée. Enfin « Dippy » le diplodocus a cédé la place à « Hope », la baleine bleue : on est passé de l’extinction passée (merveille) à l’extinction en cours (avertissement). Et le musée porte la trace du canular de Piltdown (1912-1953) — le cas d’école du biais de confirmation : on a cru 40 ans à un faux, parce qu’il flattait l’idée que le premier homme était anglais.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (6)