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Le Musée Leopold

Art → Le plus beau Schiele du monde — et le musée qui a forcé le monde entier à regarder d'où venaient ses tableaux — Le Leopold Museum (Vienne, MuseumsQuartier, ouvert en 2001) abrite la plus grande…

Art → Le plus beau Schiele du monde — et le musée qui a forcé le monde entier à regarder d’où venaient ses tableaux


L’essentiel

Le Leopold Museum (Vienne, MuseumsQuartier, ouvert en 2001) abrite la plus grande collection d’Egon Schiele au monde, ainsi que des Klimt majeurs (La Mort et la Vie), des Kokoschka, des Gerstl. C’est le lieu où l’on comprend la Vienne 1900.

Mais sa vraie importance est judiciaire et morale : c’est ce musée qui, malgré lui, a transformé les règles de l’art dans le monde entier.

L’homme : Rudolf Leopold

Rudolf Leopold (1925-2010) était ophtalmologiste, et collectionneur obsessionnel. Son génie : acheter Schiele quand Schiele ne valait rien. Dans les années 1950, l’Autriche, honteuse de son passé et méfiante de l’art « dégénéré », méprisait ces peintres. Il a acheté pendant quarante ans, souvent à bas prix, avec une intuition sans faute.

En 1994, l’État autrichien rachète sa collection — environ 5 400 œuvres — pour une somme colossale, et crée une fondation dont Leopold reste directeur à vie. Un collectionneur privé transformé en institution nationale. C’est là que les ennuis commencent.

L’affaire Portrait de Wally (1998-2010) — le cœur du dossier

Le tableau : Portrait de Wally Neuzil (1912) — le portrait de la muse et compagne de Schiele.

Son histoire : il appartenait à Lea Bondi Jaray, marchande d’art juive propriétaire de la Galerie Würthle à Vienne. En 1938, sa galerie est « aryanisée » — confisquée par le marchand nazi Friedrich Welz, qui lui prend aussi son tableau personnel. Elle fuit à Londres en 1939. Après la guerre, le tableau n’est pas restitué : il atterrit, par erreur ou par arrangement, au Belvédère — et Rudolf Leopold le lui achète en 1954, en sachant (c’est ce que retiendra l’accusation) que Lea Bondi le réclamait.

Le coup de tonnerre : en janvier 1998, le tableau est prêté au MoMA de New York. Le procureur Robert Morgenthau le fait SAISIR. Un musée occidental voit une de ses œuvres confisquée sur le sol américain comme bien volé.

Douze ans de bataille judiciaire. Puis, en juillet 2010, à la veille du procès à Manhattan : un accord. La fondation Leopold verse 19 millions de dollars aux héritiers de Lea Bondi, et garde le tableau, qui retourne à Vienne — avec obligation d’afficher son histoire à côté.

⚠️ Rudolf Leopold est mort quelques semaines avant l’accord.

Pourquoi cette affaire a tout changé

  • Elle a brisé l’impunité des prêts. Avant Wally, un musée pouvait prêter sans crainte. Après, plus aucun musée au monde ne peut ignorer la provenance de ses œuvres — sous peine de saisie.
  • Elle a accéléré les Principes de Washington (1998) sur les biens culturels confisqués par les nazis, et poussé l’Autriche à voter sa loi de restitution (1998).
  • La recherche de provenance est devenue un métier. C’est directement grâce à ce procès.
  • Elle a mis l’Autriche face à son mensonge. Le pays s’était officiellement présenté comme la « première victime » de Hitler — alors qu’il avait accueilli l’Anschluss avec enthousiasme, et pratiqué l’aryanisation avec zèle. L’affaire Wally a été une des fissures dans ce récit national. (Comme le discours du Vél’ d’Hiv de Chirac le fut pour la France.) Voir Le Nationalisme, Devoir de mémoire, Hitler.

Egon Schiele (1890-1918) — pourquoi il compte

  • Élève et protégé de Klimt, il en fait exploser la beauté décorative : chez lui, les corps sont décharnés, tordus, écorchés, les mains crispées, la peau verte et rouge. Il peint la chair comme une plaie.
  • Emprisonné en 1912 (Neulengbach) pour « immoralité » : un juge brûle un de ses dessins à l’audience.
  • Mort à 28 ans de la grippe espagnole, en octobre 1918trois jours après sa femme Edith, enceinte de six mois. Il meurt en même temps que le monde qu’il peignait : l’Empire austro-hongrois s’effondre le même mois.
  • 👉 Il est l’un des rares peintres à avoir fait du corps un lieu d’angoisse et non de désir. Voir Le Corps, La Représentation de l’Homme dans l’Art.

Dimension symbolique

  • Le musée-collection, ou l’œil d’un seul homme. Le Leopold n’est pas un panorama : c’est un regard. Sa force (une cohérence, une passion, des choix) est aussi sa faiblesse (des angles morts, des complaisances — et, en l’occurrence, des œuvres dont il valait mieux ne pas trop savoir l’origine). Voir Le Musée.
  • Le grand malaise de tous les musées. Une œuvre volée cesse-t-elle d’être belle ? Non. Peut-on l’exposer sans dire d’où elle vient ? Non plus. L’accord de 2010 tranche par un compromis remarquable : le tableau reste, mais son crime est affiché à côté de lui. 👉 C’est peut-être la formule la plus juste que la muséologie ait trouvée : ne pas effacer, ne pas restituer, mais RACONTER.
  • Et le vertige final : Leopold a sauvé Schiele de l’oubli. Sans son obstination de collectionneur, ces œuvres seraient dispersées, perdues, peut-être détruites. Le même homme a sauvé une œuvre et gardé un bien volé. Il n’y a pas de version confortable de cette histoire. Voir L’Esprit Critique.

À retenir

Le Musée Leopold (Vienne, ouvert 2001) détient la plus grande collection d’Egon Schiele au monde, réunie par Rudolf Leopold, ophtalmologiste qui achetait Schiele quand il ne valait rien — collection (~5 400 œuvres) rachetée par l’État autrichien en 1994. Son importance est judiciaire : l’affaire du Portrait de Wally (1912). Le tableau appartenait à Lea Bondi Jaray, marchande juive dont la galerie fut « aryanisée » en 1938 ; jamais restitué, il fut acheté par Leopold en 1954. En janvier 1998, prêté au MoMA, il est SAISI à New York. Douze ans de procès, puis un accord en juillet 2010 : la fondation verse 19 M$ aux héritiers, garde le tableau — et doit afficher son histoire à côté. (Leopold meurt quelques semaines avant.) Conséquences mondiales : plus aucun musée ne peut ignorer la provenance de ses œuvres ; les Principes de Washington (1998) ; la naissance de la recherche de provenance comme métier ; et une fissure dans le mythe autrichien de la « première victime » de Hitler. La formule trouvée est peut-être la plus juste de la muséologie : ne pas effacer, ne pas restituer, mais RACONTER.

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