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E.T. l'extra-terrestre : Phénoménologie de l'Enfance et Clairs-Obscurs

E.T. est un road-movie immobile et domestique qui utilise les codes de la science-fiction pour ausculter l'intériorité de l'enfance face au traumatisme du divorce.

Enjeu global

E.T. est un road-movie immobile et domestique qui utilise les codes de la science-fiction pour ausculter l’intériorité de l’enfance face au traumatisme du divorce. L’enjeu dialectique majeur du film réside dans sa subversion des structures de pouvoir : l’espace de la banlieue pavillonnaire devient le théâtre d’un affrontement entre le monde adulte — froid, désincarné, scientifique, réduit à des silhouettes anonymes — et le monde de l’enfance, seul capable de reconnaître l’altérité radicale d’une créature biologique extraterrestre et de communiquer avec elle par pure empathie affective.


🎥 Démontage Technique et Choix de Mise en Scène

Steven Spielberg et son directeur de la photographie Allen Daviau déploient un arsenal technique précis pour ancrer le film au niveau du regard des enfants :

1. La caméra à hauteur d’enfant et la coupure des adultes

  • Le dispositif technique : La quasi-totalité du film est tournée à hauteur des yeux d’un enfant de 10 ans (focales courtes et axe de caméra bas). Jusqu’au dernier tiers du récit, aucun visage d’adulte n’est cadré ou rendu visible, à l’exception de la mère (Mary). Les scientifiques et les agents gouvernementaux sont filmés de dos, au niveau des hanches, réduits à des bruits de clés suspendues ou à des lampes torche.
  • La portée symbolique : Ce choix plastique exclut l’adulte de l’espace de confiance. L’adulte incarne une menace abstraite et sensorielle (le bruit, l’intrusion, la rationalisation technocratique), matérialisant visuellement la rupture ontologique qui sépare l’univers magique de l’enfance de l’univers normatif des institutions.

2. Le clair-obscur et la lumière diffuse

  • La texture visuelle : Le film refuse l’esthétique futuriste blanche et épurée. Il baigne dans un univers de clair-obscur permanent (les bois nocturnes du début, le placard d’Elliott, la lumière traversant les stores). Daviau utilise des lumières rétro-éclairées (backlighting) agressives qui percent à travers le brouillard ou la poussière des pièces.
  • Le symbole : La lumière n’éclaire pas le décor, elle l’isole. Elle fonctionne comme un phare dans le vide, soulignant la solitude d’Elliott et transformant la maison de banlieue standardisée en un espace de mystère gothique et de cocon protecteur.

👁️ Analyse Symbolique Profonde

Le film articule deux motifs métaphoriques universels imbriqués :

1. La symbiose biologique et télépathique

Le lien qui s’établit entre Elliott et E.T. dépasse la simple amitié ; il devient une intrication biologique (quand E.T. boit de la bière ou regarde la télévision, Elliott en subit instantanément les effets physiques à l’école).

  • Analyse critique : E.T. n’est pas un être extérieur, il est le double spéculaire (le miroir) d’Elliott. La créature abandonnée, maladive et nostalgique de sa « maison » incarne la projection somatique (corporelle) de la détresse affective d’Elliott face à l’abandon du père. La guérison et le départ final d’E.T. marquent l’achèvement du travail de deuil psychologique de l’enfant.

2. L’iconographie christique et le cœur lumineux

  • Le motif plastique : Le doigt lumineux d’E.T. apportant la guérison et la cage thoracique qui s’illumine d’un rouge incandescent au moment de la crise biologique renvoient directement à l’imagerie religieuse (le Sacré-Cœur, la résurrection après la mort clinique apparente sur la table des scientifiques).
  • Le raccord théorique : Spielberg laïcise le mythe de la rédemption. La résurrection d’E.T. ne naît pas d’un miracle divin, mais de la force de la solidarité et de la fidélité affective du groupe d’enfants qui s’organise en réseau de résistance logistique (l’échappée à vélo) face à l’appareil d’État militarisé.


📚 Lectures critiques (la bibliographie savante)

  • Biskind (Le Nouvel Hollywood, 1998) — le père absent. E.T. est le film-manifeste du “complexe de Peter Pan” de Spielberg : ramener le spectateur au monde de l’enfance. Mais Biskind insiste sur le revers — c’est aussi le film le plus directement autobiographique du père absent. Elliott vit dans une famille sans père (parti “à Mexico avec Sally”) ; E.T. vient combler ce manque, substitut paternel et fraternel. Spielberg l’a confirmé : E.T. est né du divorce de ses propres parents. C’est le cœur de son familialisme (voir Spielberg — Le Cinéma de l’Émerveillement et de la Mémoire, analyse A).
  • Girgus (Renewing the American Narrative, 2021) — l’éthique de l’autre. La rencontre avec E.T. illustre une éthique de la relation à l’autre (proche de Levinas) : reconnaître l’altérité radicale (la créature) et y répondre par la responsabilité, non par la peur. C’est, en germe, la morale qui culminera dans La Liste de Schindler — voir Rédemption, Devoir de mémoire.
  • Morris (Empire of Light, 2007) — la lumière comme cinéma. Le doigt lumineux d’E.T., le vaisseau dans la nuit, les halos de Daviau : pour Morris, Spielberg filme la lumière comme métaphore du cinéma lui-même — l’apparition, la révélation, l’écran qui s’allume dans le noir. (voir Sublime, Émerveillement, Couleur au cinéma).
  • Contradicteur (Kael, Cahiers) : le reproche de sentimentalisme — la fin (le départ d’E.T., le vélo qui s’envole) manipulerait l’émotion. Défense : c’est précisément la quête de réenchantement, assumée, qui fait l’unité de l’œuvre.

🔗 Notes Connexes