Art & Culture → Cinéma → Auteur (Nouvel Hollywood)
Thèse principale Le cinéma de Steven Spielberg (né en 1946) repose sur une tension féconde : il est à la fois l’inventeur du blockbuster moderne — le spectacle populaire de l’Émerveillement — et un auteur hanté par la Mémoire, le Traumatisme et l’enfance blessée. Ce double visage, longtemps lu comme une contradiction (le “marchand de rêves” vs. l’“artiste sérieux”), constitue en réalité l’unité de son œuvre : chez lui, le sense of wonder et la gravité morale procèdent de la même source.
Argument Spielberg n’oppose pas divertissement et profondeur ; il les fait coïncider. Le regard de l’enfant — émerveillé, vulnérable, abandonné — est la matrice de tout son cinéma, qu’il filme un extraterrestre ou la Shoah. La mise en scène (caméra à hauteur d’enfant, visages levés vers une lumière hors-champ, contre-champ retardé sur l’objet du regard) impose une grammaire de l’attente et de la révélation qui vaut aussi bien pour la fascination que pour l’horreur.
Explication
1. L’invention du blockbuster moderne
- Jaws / Les Dents de la mer (1975) : tourné quand Spielberg a 29 ans, le film bat les records du box-office de l’époque et devient le premier film à dépasser 100 millions de dollars de recettes aux États-Unis. Il invente le modèle de la sortie estivale massive (wide release + matraquage TV).
- E.T. l’extra-terrestre (1982) : plus gros succès mondial de la décennie, resté n°1 du box-office mondial jusqu’à Jurassic Park.
- Jurassic Park (1993) : révolution des effets numériques (CGI d’ILM) ; relance la course technologique hollywoodienne.
- Le procédé central : différer la monstration. Le requin n’apparaît en pied qu’à 1h21 de Jaws (en partie par contrainte technique — le requin mécanique “Bruce” tombait en panne) ; l’absence fabrique la terreur mieux que la présence.
2. Le regard de l’enfant comme matrice
- Rencontres du troisième type (1977), E.T. (1982), Empire du soleil (1987), A.I. (2001) : l’enfant abandonné ou en quête du père est le centre de gravité.
- Biographique : le divorce de ses parents (la séparation du père) irrigue toute l’œuvre. The Fabelmans (2022), film ouvertement autobiographique, en fait le sujet explicite.
- Le “Spielberg face” (terme du critique) : le plan sur un visage qui découvre quelque chose, bouche entrouverte, baigné de lumière — opérateur émotionnel récurrent.
3. Le tournant de la mémoire et du traumatisme historique
- La Liste de Schindler (1993) : 7 Oscars, dont le premier Oscar du meilleur réalisateur de Spielberg. Noir et blanc, caméra à l’épaule documentaire ; rupture esthétique assumée avec son cinéma de divertissement.
- Il faut sauver le soldat Ryan (1998) : second Oscar de meilleur réalisateur ; les 24 premières minutes (débarquement d’Omaha Beach) refondent la représentation de la violence de guerre au cinéma.
- Munich (2005), Lincoln (2012), Le Pont des espions (2015), The Post (2017) : cinéma de l’Histoire et de la responsabilité morale, souvent centré sur un homme seul face à un dilemme éthique.
- Au total : 2 Oscars du meilleur réalisateur pour 9 nominations ; en 1994, il fonde la Shoah Foundation pour archiver les témoignages de survivants.
4. Une grammaire reconnaissable
- Collaboration quasi systématique avec le compositeur John Williams (depuis Sugarland Express, 1974) : le motif musical comme signal d’émerveillement ou de menace.
- Le montage de la révélation : champ → réaction → contre-champ retardé, qui fait du spectateur le double de l’enfant qui regarde.
- Lumière diffuse, sources hors-champ, ciels et halos : une iconographie quasi religieuse du sublime.
Analyses interprétatives
A. Un cinéma familialiste : la cellule familiale comme horizon de salut
- Thèse : chez Spielberg, le ressort dramatique fondamental n’est pas l’aventure mais la réparation de la famille brisée. L’extraordinaire (l’extraterrestre, le dinosaure, la guerre) n’est qu’un détour : il sert à reconstituer ou à valider la cellule familiale. La famille n’est pas le décor, c’est l’enjeu.
- Scène-preuve — E.T. (1982), la table du dîner. Au début du film, la mère (Mary) prépare le repas seule, débordée ; Elliott lâche que son père est “à Mexico avec Sally”. Mary quitte la table au bord des larmes. Cette scène pose le manque (le père absent, parti pour une autre femme) avant l’arrivée de l’alien. E.T. n’est pas un monstre à vaincre : c’est un substitut paternel/fraternel qui vient combler ce vide. Spielberg l’a dit explicitement : E.T. est né du divorce de ses propres parents quand il avait 16-17 ans, le film transformant “une histoire de divorce en une histoire d’enfants, d’une famille qui essaie de combler ce grand manque”.
- Confirmation par récurrence : le père absent ou défaillant est un motif structurel — Elliott dans E.T., Roy Neary qui abandonne sa famille dans Rencontres du troisième type (1977), Jim séparé de ses parents dans Empire du soleil (1987), le père qui doit réapprendre à être père dans Hook (1991), Grant qui refuse les enfants puis les protège dans Jurassic Park (1993). The Fabelmans (2022) rend le motif autobiographique explicite : le divorce des parents y est le cœur du récit.
- Nuance : ce familialisme est parfois lu comme conservateur (restauration de l’ordre familial, valeurs reaganiennes des années 1980). Mais Spielberg complique souvent le schéma : dans E.T., la famille reconstituée reste monoparentale (le père ne revient pas) ; le salut passe par une famille recomposée et élargie (les enfants + l’alien), pas par le retour à la norme.
B. Le Sublime technologique comme expérience quasi religieuse
- Thèse : Spielberg filme la rencontre avec l’inconnu (vaisseau, dinosaure) selon les codes de l’épiphanie religieuse — lumière venue d’en haut, silence, visages transfigurés.
- Scène-preuve — Rencontres du troisième type (1977), l’atterrissage au Devils Tower. Le vaisseau-mère surgit dans une débauche de lumière ; les humains, minuscules, lèvent les yeux, bouche ouverte. Aucune menace : c’est une communion. Le dialogue se fait par la musique (les cinq notes), pas par les armes. C’est l’inverse exact de la science-fiction d’invasion.
- Écho inversé : dans Jurassic Park, la première apparition du brachiosaure reprend le même dispositif (musique de Williams, travelling sur les visages émerveillés de Grant et Sattler) — mais le film montrera ensuite que cet émerveillement est un piège (l’hubris technologique). Spielberg utilise sa propre grammaire de l’émerveillement pour mieux la retourner.
C. La Violence comme éthique du regard : ne pas détourner les yeux
- Thèse : à partir de 1993, Spielberg fait de la Violence non un spectacle mais un devoir de témoignage. Filmer l’horreur sans esthétisation, c’est refuser le confort du spectateur — un geste moral, pas sensationnel.
- Scène-preuve — Il faut sauver le soldat Ryan (1998), les 24 premières minutes (Omaha Beach). Caméra à l’épaule, obturateur modifié (image saccadée), son qui se coupe quand un soldat est commotionné, membres arrachés, hommes qui appellent leur mère en mourant. Aucune musique héroïque pendant le débarquement : Williams se tait. L’effet n’est pas l’exaltation guerrière mais la sidération. Des vétérans ont quitté les salles en 1998, incapables de soutenir la séquence — preuve que le réalisme visait le témoignage, pas le divertissement.
- Débat : certains critiques ont jugé cette violence “excessive”. Spielberg a tenu bon : montrer la réalité de la guerre était selon lui une dette envers ceux qui l’ont vécue. La question de fond — l’image de l’atrocité éduque-t-elle ou anesthésie-t-elle ? — reste ouverte.
D. La couleur comme acte moral : la fillette au manteau rouge
- Thèse : chez Spielberg, un choix formel minimal peut porter toute la charge éthique d’un film. La forme est le propos.
- Scène-preuve — La Liste de Schindler (1993), la fillette en rouge. Le film entier est en noir et blanc ; une seule tache de couleur traverse l’écran : le manteau rouge d’une petite fille pendant la liquidation du ghetto de Cracovie. C’est le moment où Schindler, qui regarde de loin, voit enfin un individu dans la masse — le basculement de sa conscience. Plus tard, le même manteau rouge réapparaît sur un chariot de cadavres : la couleur devient l’annonce de la mort, et le spectateur, comme Schindler, ne peut plus ignorer ce qu’il a vu. Une seule couleur fait tout le travail moral du film.
E. L’Ambiguïté morale tardive : le doute contre la rédemption
- Thèse : le Spielberg des années 2000 complique son propre optimisme. La Rédemption n’est plus garantie ; elle se paie, parfois en vain.
- Scène-preuve — Munich (2005), le plan final. Après avoir traqué et tué les responsables présumés de la prise d’otages de Munich (1972), l’agent du Mossad Avner, rongé, refuse de rentrer en Israël. Le dernier plan cadre les tours du World Trade Center à l’horizon de New York (1973) : la violence appelle la violence, le cycle ne se clôt pas. C’est l’anti-happy end : Spielberg, cinéaste réputé consolateur, filme ici l’impossibilité de la rédemption par les armes. Le contraste avec la fin lumineuse de E.T. mesure tout le chemin parcouru.
Lectures critiques (la bibliographie savante)
Quatre ouvrages majeurs cadrent quatre lectures complémentaires — et souvent opposées — de Spielberg.
1. Spielberg, fossoyeur ou sauveur du Nouvel Hollywood (Peter Biskind, Le Nouvel Hollywood, 1998)
- Thèse : avec Lucas, Spielberg incarne la fin de la parenthèse auteuriste des années 1970. Les Dents de la mer (1975) puis Star Wars (1977) inventent le blockbuster estival et ramènent Hollywood à l’industrie du divertissement de masse, mettant fin au cinéma d’auteur risqué (Coppola, Altman, Ashby). Biskind décrit un Spielberg au “complexe de Peter Pan” : ramener les baby-boomers “au bac à sable”, opposer l’enfance émerveillée au monde adulte.
- Précision du livre : Biskind note que les films de Spielberg sont “teintés par la nostalgie du père absent, une nostalgie de l’autorité” — ses familles sont souvent sans père (voir analyse A, le Familialisme).
- Contradicteur : pour ses défenseurs, faire du blockbuster un art populaire n’est pas une trahison mais une démocratisation ; et réduire Spielberg à Lucas efface sa part proprement auteuriste (Morris, ci-dessous).
2. Spielberg, véritable auteur — “Empire of Light” (Nigel Morris, 2007)
- Thèse : contre l’image du faiseur commercial, Morris lit Spielberg comme un auteur cohérent dont l’œuvre est traversée par une obsession : la lumière comme métaphore du cinéma lui-même (le projecteur, l’écran, l’apparition). De Rencontres du troisième type (la lumière du vaisseau) à E.T. (le doigt lumineux) jusqu’à La Liste de Schindler, Spielberg filmerait le cinéma comme appareil de révélation. Voir Émerveillement, Sublime.
- Contradicteur : la “politique des auteurs” appliquée à un cinéaste de studio est elle-même discutée — peut-on parler d’auteur quand le système de production contraint tout ?
3. “A Cinema of Loneliness” (Robert Kolker, 4e éd. 2011)
- Thèse : Kolker range Spielberg parmi les grands cinéastes américains (avec Penn, Kubrick, Scorsese, Altman) mais sous un titre révélateur — un cinéma de la solitude. Son chapitre, “Spielberg, War, Superheroes, and the Digital Mise-en-Scène”, analyse le tournant numérique : Spielberg comme maître d’une mise en scène de l’image générée (de Jurassic Park aux films de guerre). Kolker défend une idée forte : le film, même marchandise, narre — il dit quelque chose à et sur sa culture, donc il a du sens “quelles que soient les raisons pour lesquelles il est fait”.
- Contradicteur : la lecture postmoderne (le cinéma comme pur jeu de surfaces) que Kolker discute conteste justement cette confiance dans le “sens”.
4. Spielberg et “l’âme de l’Amérique” — la dimension juive (Sam B. Girgus, Renewing the American Narrative, 2021)
- Thèse : Girgus inscrit Spielberg dans une lignée de cinéastes juifs américains (Wyler, Lumet, Spielberg) qui “renouvellent le récit américain”. Son chapitre — “Spielberg : Reform, Redemption, and Films of American Renewal” — lit son œuvre comme une éthique de la relation à l’autre (proche de Levinas) et une quête de Rédemption : la Mémoire (la Shoah Foundation), la responsabilité, le “nouveau pacte” (New Covenant). La dimension juive, longtemps refoulée puis assumée (La Liste de Schindler, Munich, The Fabelmans), structure son rapport à la mémoire et à la morale.
- Contradicteur : on peut juger cette lecture identitaire surdéterminante — Spielberg s’est longtemps voulu cinéaste “universel” avant son “retour” au judaïsme, et tout ramener à cette grille appauvrirait les films d’aventure.
Nuance critique Le reproche récurrent (notamment des Cahiers du cinéma dans les années 1980, ou de critiques comme Pauline Kael) : un sentimentalisme appuyé, une tendance à la réconciliation finale et à la “happy end” qui désamorcerait la noirceur des sujets. La fin de La Liste de Schindler (le défilé des survivants en couleur) ou l’épilogue de A.I. nourrissent ce débat. La défense inverse : cette quête de rédemption n’est pas une faiblesse mais le cœur même de sa vision, assumée et cohérente (c’est la thèse de Girgus). Entre Biskind (le marchand de divertissement) et Morris/Girgus (l’auteur moral), Spielberg reste l’objet d’un débat critique vivant.
Liens
Cinéma / contexte
Les films (fiches dédiées)
- Les Dents de la mer (1975) — naissance du blockbuster
- Rencontres du troisième type (1977) — le sublime de la lumière
- E.T. l’extra-terrestre (1982) — le familialisme, l’enfance, le père absent
- Jurassic Park (film) (1993) — l’émerveillement-piège, l’hubris technologique
- La Liste de Schindler (1993) — la couleur comme acte moral, le devoir de mémoire
- Il faut sauver le soldat Ryan (1998) — la violence comme témoignage
Concepts transversaux mobilisés (fiches-concept à développer)
- Violence — la représentation de la violence, du spectacle au témoignage
- Sublime — l’esthétique de l’écrasement et de l’élévation
- Émerveillement — le sense of wonder, l’enfance, l’épiphanie
- Mémoire · Devoir de mémoire · Traumatisme — l’image face à l’Histoire
- Familialisme — la famille comme valeur et comme idéologie
- Ambiguïté morale · Rédemption — le dilemme éthique et son issue
- Couleur au cinéma — la forme comme énoncé moral
🕸️ Résonances conceptuelles (maillage élargi)
Pourquoi Spielberg est-il un tel « carrefour » dans le graphe ? Parce qu’il se tient à l’intersection de plusieurs grands axes du vault — le divertissement de masse et la mémoire de l’Histoire, l’enfance et le mal, la technique et le sacré. Ses thèmes irriguent donc beaucoup d’autres notions :
- Technique & démesure : Jurassic Park rejoue le mythe de Prométhée (créer la vie, en perdre le contrôle) ; A.I. touche au transhumanisme et à la conscience artificielle.
- Histoire & mal : Schindler / Ryan relient son œuvre au nazisme, au fascisme et au devoir de mémoire — le cinéma comme lutte contre l’oubli (voir Le Présentisme).
- Émerveillement & sublime : le sense of wonder (lever les yeux au ciel) rejoint Regarder le ciel, La Nuit étoilée (Van Gogh) et le Sublime — l’expérience de l’immensité.
- Science-fiction : sa SF dialogue avec celle de Villeneuve, Kubrick et Bienvenue à Gattaca.
- Industrie & spectacle : inventeur du blockbuster, il est un rouage de Les Géants des Médias et de la Publicité et de La Société du Spectacle — l’art de masse et son économie.
- L’inquiétant & le merveilleux : le monstre, l’enfant, l’étrange — parenté avec L’Inquiétante Étrangeté et le cinéma de Guillermo del Toro (le fabuliste-frère).
À lire ensuite
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