Il ne s’agit pas d’une liste de mouvements à réciter. Il s’agit de comprendre une seule question, posée et reposée pendant six siècles.
1. La question
Pendant environ cinq cents ans (1400-1900), la peinture occidentale a poursuivi un objectif : représenter le monde tel qu’on le voit.
Puis, en une génération, elle y a renoncé.
Toute l’histoire de la peinture tient dans ces deux phrases, et la seule question qui vaille est : pourquoi ce renoncement ? La réponse n’est pas « les artistes sont devenus fous » ni « ils ne savaient plus dessiner ». Elle est technique, sociale et philosophique — et elle est passionnante.
2. Avant la ressemblance : le Moyen Âge (jusqu’au XIVᵉ)
Il faut d’abord détruire un préjugé : les peintres médiévaux ne « ratent » pas la perspective. Ils ne la cherchent pas.
L’image médiévale n’est pas une fenêtre sur le monde ; c’est un signe. Les personnages ne sont pas dimensionnés selon leur distance, mais selon leur importance (le Christ est grand, le donateur est minuscule). Le fond est or — c’est-à-dire : ce n’est pas un lieu, c’est l’éternité. L’espace n’est pas représenté parce qu’il n’est pas le sujet.
👉 Une image médiévale se LIT, elle ne se REGARDE pas. Elle est destinée à des illettrés à qui il faut raconter une histoire sacrée. Ce n’est pas de la maladresse : c’est un autre programme.
3. La Renaissance : l’invention de la fenêtre (XVᵉ-XVIᵉ)
Vers 1415-1420, Brunelleschi démontre à Florence la PERSPECTIVE LINÉAIRE. Alberti la codifie (De pictura, 1435) et donne la formule qui va tenir cinq siècles : le tableau est une « fenêtre ouverte » sur le monde.
C’est une révolution géométrique et philosophique.
- Géométrique : toutes les lignes de fuite convergent vers un point unique, et ce point correspond à l’œil du spectateur.
- Philosophique : cela suppose un spectateur unique, immobile, situé quelque part. Le monde est désormais organisé DEPUIS un point de vue humain. (Panofsky, dans La Perspective comme forme symbolique (1927), en fait la thèse centrale : la perspective n’est pas une découverte de la vérité, c’est l’imposition d’une CONVENTION — celle d’un sujet qui se met au centre. Voir Panofsky.)
Les acquis techniques s’accumulent :
- La peinture à l’huile (perfectionnée par Van Eyck aux Pays-Bas, ~1430) : elle sèche lentement, donc on peut fondre, reprendre, superposer des glacis. La tempera ne le permettait pas. La technique rend possible le réalisme.
- Le clair-obscur et le sfumato de Léonard — cette imprécision volontaire des contours, « sans lignes ni bords, à la manière de la fumée ». (La Joconde n’a pas de sourcils, mais surtout : elle n’a pas de contours nets. C’est pour cela que son expression semble changer.)
- Michel-Ange : le corps comme architecture. Raphaël : l’équilibre.
Puis le déséquilibre volontaire : le MANIÉRISME (Parmesan, Pontormo) — on allonge, on tord, on déséquilibre exprès. La perfection étant atteinte, on ne peut plus que la déformer. C’est le premier signe que la ressemblance n’est pas une fin en soi.
4. Le Baroque : le mouvement et le drame (XVIIᵉ)
Le contexte est religieux : la Contre-Réforme. Face aux protestants qui suppriment les images, le concile de Trente décide que l’image catholique doit ÉMOUVOIR — pas instruire, émouvoir.
D’où le Baroque : diagonales, mouvement, lumière violente, chair, sueur, extase.
- CARAVAGE (1571-1610), et c’est le nom à connaître. Il révolutionne deux choses. (1) Le ténébrisme : un fond noir, un faisceau de lumière brutale. Il n’y a plus de décor — il n’y a que le drame. (2) Il prend ses saints et ses vierges dans la RUE. Ses apôtres ont les pieds sales, ses vierges sont des prostituées du quartier. Ses commanditaires ont refusé plusieurs tableaux pour cette raison. 👉 Il fait descendre le sacré dans la boue — et il le rend, pour la première fois, croyable.
- REMBRANDT : la lumière intérieure, et les autoportraits — près de 80, du jeune homme insolent au vieillard ruiné. C’est la première autobiographie peinte.
- VELÁZQUEZ, Les Ménines (1656). Le tableau le plus intelligent jamais peint, et il faut savoir pourquoi. Le peintre s’y représente en train de peindre — mais on ne voit pas sa toile. Dans un miroir au fond, on aperçoit le roi et la reine : ils sont donc à la place du spectateur. Vous êtes le roi. 👉 Le tableau représente le regard qui le regarde. Foucault ouvre Les Mots et les Choses (1966) par vingt pages sur ce seul tableau.
- VERMEER : le silence, la lumière du Nord, la vie ordinaire. ~35 tableaux connus. C’est tout.
5. Le XVIIIᵉ et le XIXᵉ : l’art devient politique
- ROCOCO (Fragonard, Watteau, Boucher) : la légèreté, l’érotisme, l’aristocratie qui s’amuse. (Voir Le Verrou (Fragonard).)
- NÉOCLASSICISME (David) : en réaction, la ligne dure, la vertu romaine, le sacrifice civique. Le Serment des Horaces (1784) est un tableau révolutionnaire cinq ans avant la Révolution. David deviendra le peintre officiel de la Révolution, puis de Napoléon — ce qui en dit long.
- ROMANTISME (Géricault, Delacroix, Goya, Turner, Friedrich) : la passion contre la règle, le sublime, la catastrophe. Le Radeau de la Méduse (1819) est un fait divers politique transformé en icône — un naufrage dû à l’incompétence d’un capitaine nommé par faveur. La peinture devient un acte d’accusation. (Voir Le Radeau de la Méduse (Géricault).)
- RÉALISME (Courbet, Millet) : « Montrez-moi un ange et j’en peindrai un. » Peindre des paysans, des casseurs de pierres, un enterrement de village — au format qu’on réservait aux rois. Le scandale n’est pas le sujet : c’est la TAILLE. Donner sept mètres de toile à des paysans, c’est un geste politique.
6. La rupture : pourquoi la peinture a cessé d’imiter
Voici la réponse à la question du §1, et elle tient en trois causes qui convergent vers 1870.
(a) La photographie (1839)
Elle fait, mieux et pour rien, ce que la peinture faisait péniblement depuis cinq siècles : ressembler.
Delaroche aurait dit, en 1839 : « À partir d’aujourd’hui, la peinture est morte. » (La citation est probablement apocryphe — mais elle dit la vérité du choc.)
👉 La peinture est LIBÉRÉE de son emploi. Elle doit trouver ce qu’elle est la seule à pouvoir faire. Elle va donc, logiquement, se retourner sur elle-même : sur la couleur, la touche, la surface, la perception. La photographie n’a pas tué la peinture : elle l’a rendue moderne.
(b) Le tube de peinture (1841)
Un détail matériel, et il change tout. Avant, le peintre broyait ses pigments à l’atelier. Le tube en étain permet de sortir.
👉 Sans le tube, pas d’impressionnisme. Renoir l’a dit lui-même : « Sans les couleurs en tube, il n’y aurait eu ni Cézanne, ni Monet, ni Pissarro. » Une technique bon marché a produit un mouvement esthétique.
© La science de la perception
Chevreul publie en 1839 la loi du contraste simultané : une couleur change d’apparence selon celle qui l’entoure. Donc la couleur n’est pas dans l’objet : elle est dans l’œil. Les peintres le lisent, et ils en tirent les conséquences.
7. Le siècle de la démolition (1870-1950)
| IMPRESSIONNISME (1874) | Monet, Renoir, Degas, Morisot, Pissarro. ⚠️ Le sujet n’est plus la chose : c’est la LUMIÈRE sur la chose. D’où les séries — la cathédrale de Rouen peinte trente fois, à trente heures différentes. Ce n’est pas la cathédrale qui intéresse Monet : c’est l’instant. (Le nom vient d’une insulte de critique : « Impression, soleil levant » — « du papier peint à l’état embryonnaire est plus fait que cette marine ».) | | POST-IMPRESSIONNISME | CÉZANNE — et c’est le pivot de toute la modernité. « Traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône. » Il ne peint pas ce qu’il voit : il RECONSTRUIT la structure sous ce qu’il voit. Il multiplie les points de vue dans un même tableau. Sans Cézanne, pas de cubisme, et il le savait. VAN GOGH (la couleur comme émotion pure — voir La Nuit étoilée (Van Gogh)) ; GAUGUIN (la couleur arbitraire, l’ailleurs) ; SEURAT (le pointillisme : la science appliquée). | | FAUVISME (1905) | MATISSE. La couleur est libérée de l’objet. Un visage peut être vert. « Fauves » est encore une insulte de critique — les peintres l’adoptent. | | CUBISME (1907) | PICASSO et BRAQUE. Les Demoiselles d’Avignon (1907) : on montre l’objet sous PLUSIEURS angles à la fois. 👉 ⚠️ C’est la mort de la perspective d’Alberti, cinq cents ans après. Le spectateur unique et immobile n’existe plus. (Et l’influence des masques africains est massive et revendiquée — ce qui pose la question, encore vive, de l’appropriation. Voir Edward Said.) | | ABSTRACTION (vers 1910) | KANDINSKY (la peinture comme la musique : des formes et des couleurs qui n’imitent RIEN — voir Comprendre la Musique — Pourquoi Elle Nous Fait Quelque Chose) ; MONDRIAN (la réduction absolue : lignes noires, trois couleurs primaires) ; MALÉVITCH (⭐ le Carré blanc sur fond blanc, 1918 — voir Carré blanc sur fond blanc (Malévitch) : le point où la peinture atteint son zéro). | | DADA / SURRÉALISME | DUCHAMP — et c’est la rupture la plus radicale de tout le XXᵉ siècle. Fountain (1917) : un urinoir signé, présenté comme œuvre. 👉 🔑 La question n’est plus « est-ce beau ? » ni même « est-ce bien fait ? », mais : QUI décide que c’est de l’art ? Duchamp déplace l’art de l’objet vers l’INSTITUTION. Tout l’art contemporain découle de cette question, et elle n’a jamais été refermée. (Voir L’Œuvre d’Art Doit-elle Être Belle.) MAGRITTE, DALÍ, ERNST. | | APRÈS 1945 | Le centre de gravité passe de Paris à New York. POLLOCK (l’action painting : le geste devient le sujet — voir Autumn Rhythm (Pollock)) ; ROTHKO (des champs de couleur qui font pleurer les gens, et il l’assumait : « je ne suis pas un abstractionniste, je m’intéresse à la tragédie, l’extase, la mort ») ; WARHOL (le Pop Art : si l’art est ce que l’institution valide, alors une boîte de soupe fera l’affaire — c’est Duchamp, industrialisé) ; BACON (le corps hurlant). |
8. Objections et prudences
« Mon enfant de cinq ans en ferait autant. » L’objection est banale et elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Ce qu’elle rate : Picasso savait dessiner comme Raphaël à quinze ans ; Mondrian a commencé par des paysages figuratifs impeccables ; Rothko a mis vingt-cinq ans à arriver à ses rectangles. Le dépouillement est le RÉSULTAT d’un parcours, pas son point de départ. ⚠️ Ce qui n’invalide pas l’objection quand elle vise l’art contemporain le plus paresseux — et il existe. Le fait qu’il existe de mauvais peintres abstraits ne rend pas Rothko mauvais ; le fait que Rothko soit bon ne rend pas tout acceptable.
« C’est le marché qui décide. » En grande partie, oui — et Duchamp l’avait vu le premier. Le prix d’une œuvre est déterminé par un écosystème (galeries, foires, musées, collectionneurs) où quelques dizaines de personnes fixent la valeur. Mais le dire ne dispense pas de regarder. Le marché a aussi ignoré Van Gogh de son vivant (il n’a vendu qu’un tableau) et acheté à prix d’or des peintres académiques que plus personne ne regarde. Le marché se trompe aussi — dans les deux sens.
Le canon est occidental, et il faut le dire. Ce récit ignore la peinture chinoise (mille ans d’avance sur le paysage, une théorie du vide et du souffle que l’Occident n’a jamais eue), l’art japonais (et pourtant, l’estampe a directement produit l’impressionnisme — voir La Grande Vague de Kanagawa (Hokusai) : le japonisme est l’un des grands transferts culturels du XIXᵉ), l’art islamique, l’art africain. Le « fil directeur » raconté ici est un fil parmi d’autres.
Et les femmes. Artemisia Gentileschi, Berthe Morisot, Mary Cassatt, Frida Kahlo. Le fait qu’on peine à en citer davantage n’est pas un fait sur les femmes : c’est un fait sur les académies, qui leur ont interdit l’accès au modèle vivant nu — donc à la peinture d’histoire, donc au prestige. (Linda Nochlin, « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? », 1971 : la question est mal posée, et la réponse est institutionnelle. Voir Le Féminisme.)
Dimension symbolique
L’histoire de la peinture occidentale est celle d’un objet qui a perdu sa fonction et qui a dû inventer sa raison d’être.
Pendant cinq siècles, elle savait à quoi elle servait : rendre présent l’absent. Le saint, le roi, le mort, le paysage, la femme aimée. Elle était une machine à conserver le visible. La photographie a repris cette tâche en 1839, et l’a mieux faite.
Alors la peinture a fait ce que fait toute discipline privée de son emploi : elle s’est interrogée sur elle-même. Qu’est-ce qu’une couleur ? Qu’est-ce qu’une surface ? Qu’est-ce que regarder ? Et enfin, avec Duchamp : qu’est-ce qui fait qu’une chose est de l’art ?
👉 La modernité picturale n’est pas un délire : c’est une CRISE D’IDENTITÉ professionnelle, menée avec une rigueur extraordinaire, pendant cent ans. Et elle a abouti à un résultat que personne n’avait prévu : l’art n’est plus dans l’objet. Il est dans le REGARD qu’une institution, une époque et un spectateur portent sur lui.
C’est exactement ce que Velázquez avait peint en 1656, dans Les Ménines — un tableau qui représente le fait d’être regardé. Il aura fallu trois siècles pour comprendre qu’il avait déjà tout dit.
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