L'Encyclopédie

L'Art et l'Immortalité

Esthétique → Créer contre la mort : l'œuvre comme victoire (fragile) sur le temps — Depuis toujours, l'art se mesure à la mort. « La vie est brève, l'art est long » (ars longa, vita brevis).

Esthétique → Créer contre la mort : l’œuvre comme victoire (fragile) sur le temps


Enjeu global

Depuis toujours, l’art se mesure à la mort. « La vie est brève, l’art est long » (ars longa, vita brevis). Face à la finitude, créer serait un moyen de durer : l’artiste survit dans son œuvre, l’œuvre immortalise son sujet, et la beauté semble échapper au temps. Mais cette « immortalité » est ambiguë — promesse réelle, ou consolation, voire illusion (vanité) ?


Comment l’art « immortalise »

  • L’artiste survit par l’œuvre : « Exegi monumentum aere perennius » (« j’ai élevé un monument plus durable que le bronze », Horace). L’œuvre porte le nom du créateur bien après sa mort — gloire souvent posthume (Van Gogh, invendable vivant, immortel aujourd’hui).
  • La gloire (kléos) : chez Homère, le héros échange une vie brève contre une renommée éternelle — et c’est le chant (l’art) qui la rend immortelle. Sans l’Homère — L’Iliade et L’Odysséee, pas d’Achille.
  • « Enfanter dans le beau » : dans le Banquet de Platon — Le Banquet, Diotime dit qu’on crée (des enfants, mais surtout des œuvres et des idées) pour toucher à l’immortalité — l’amour du Beau comme désir de perpétuité.
  • Immortaliser le mortel : le portrait fixe un visage périssable (Cecilia Gallerani vit encore) ; l’art funéraire, les fils de Chiharu Shiota gardent présents les disparus (voir Mémoire, Devoir de mémoire).
  • La beauté hors du temps : le Beau et le sublime semblent éternels, soustraits à l’usure (l’or sacralisant du Baiser de Klimt).

Dimension critique (les limites)

  • L’art est aussi mortel : matière fragile (le feu, la moisissure, l’oubli) — la bibliothèque brûlée du Nom de la Rose rappelle que tout savoir peut disparaître ; il ne reste parfois qu’un nom (« nous n’avons que des noms nus »).
  • Immortalité ou vanité ? : la tradition des vanités (crânes, sabliers) et le crâne de diamant de Damien Hirst retournent la promesse — l’art qui parle de mort dit aussi l’illusion de vouloir la vaincre (memento mori).
  • La reproduction : à l’ère de la copie infinie (Benjamin, la perte de l’aura — voir L’Ici et le Maintenant (Hic et Nunc)), et du numérique, « durer » change de sens — immortalité par diffusion ou dilution dans le flux (voir Le Présentisme) ?
  • Le sens de la finitude : pour Nietzsche, l’art ne fuit pas la mort — il rend la vie mortelle supportable et belle. L’immortalité n’y est pas un au-delà mais une intensité ici et maintenant (à distinguer de l’immortalité de l’âme et du transhumanisme technique).

À retenir

L’art se dresse contre la mort : « ars longa, vita brevis ». Il immortalise de plusieurs façons — l’artiste survit dans l’œuvre (Horace, « monument plus durable que le bronze » ; Van Gogh), la gloire (kléos) que confère le chant (Homère), l’« enfanter dans le beau » (Platon), le portrait et la mémoire des disparus. Mais l’art est lui-même fragile (la bibliothèque brûlée du Nom de la Rose), et la promesse d’immortalité peut n’être qu’une vanité (Damien Hirst) — ou, chez Nietzsche, une manière d’intensifier la vie mortelle plutôt que de la nier.

🔗 Liens

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