Méthode → On ne te demande pas de savoir. On te demande de penser — et de le prouver.
Le malentendu fondateur (à tuer tout de suite)
La dissertation n’est pas un exposé de connaissances sur un thème. Ce n’est pas « tout ce que je sais sur la liberté ». Un devoir peut être érudit et nul.
Une dissertation est la résolution d’un problème. Elle a un mouvement : elle part d’une difficulté, la creuse, et arrive quelque part où l’on n’était pas au départ. Si, à la fin, on pense la même chose qu’au début, il n’y a pas eu de dissertation.
Le correcteur ne cherche pas ce que tu sais. Il cherche s’il se passe quelque chose.
1. Problématiser : le seul geste qui compte
C’est 90 % de la note, et c’est ce que presque personne ne fait.
Une problématique n’est pas une reformulation du sujet en question. (« La liberté, est-ce faire ce qu’on veut ? » → « On peut se demander si la liberté consiste à faire ce qu’on veut. » ← Ce n’est rien. Tu as juste ajouté « on peut se demander ».)
Une problématique est une CONTRADICTION. Elle nomme deux exigences légitimes qui s’excluent. Formule matrice :
D’un côté [thèse A, qui semble évidente et qu’on a de bonnes raisons de tenir] ; mais de l’autre [thèse B, également fondée, et incompatible avec A]. Le problème est donc : comment [tenir les deux / choisir / sortir de l’alternative] ?
Méthode pour la trouver — le sujet est un piège, cherche-le :
- Le sujet contient un présupposé caché. « Faut-il travailler pour être heureux ? » présuppose que le bonheur est un but, et que le travail en est un moyen. Attaque le présupposé.
- Un terme est ambigu et l’ambiguïté est le sujet. « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? » — suis-je : identité ? détermination ? responsabilité ? Le sujet joue sur cette équivoque, c’est là qu’il faut creuser.
- La réponse évidente est un piège. Si la réponse spontanée est « oui, évidemment », demande pourquoi on pose la question. On ne pose pas une question dont la réponse va de soi. Le sujet est posé parce qu’il y a une difficulté : trouve-la.
⚠️ Test de qualité : si ta problématique peut recevoir une réponse en trois secondes, ce n’est pas une problématique. Une vraie problématique fait mal.
2. Le plan : le mouvement, pas le tiroir
Le plan dialectique (thèse / antithèse / synthèse) est une catastrophe quand il est appliqué mécaniquement — c’est le vice le plus puni en khâgne. Le III en « il faut nuancer » ou « tout dépend » est la mort.
Le bon plan n’est pas trois tiroirs, c’est trois ÉTAPES d’une même enquête. Chaque partie doit être rendue nécessaire par l’échec de la précédente.
La structure qui marche presque toujours :
- I — La réponse spontanée (et ses raisons sérieuses). Prends-la au sérieux : si elle est bête, le sujet n’existe pas.
- II — L’objection qui la fait s’effondrer. Pas « le contraire », mais ce qui montre que I était insuffisant, ou reposait sur un présupposé faux.
- III — Le déplacement. ⚠️ Ce n’est PAS un compromis entre I et II. C’est un changement de terrain : on montre que I et II s’opposaient parce qu’ils partageaient une erreur commune. On redéfinit le concept, et l’opposition se dissout.
Formule du III réussi : « Si I et II s’affrontent sans fin, c’est qu’ils entendaient tous deux X au sens de… Or si l’on entend X autrement, alors… »
Exemple (« Être libre, est-ce faire ce qu’on veut ? »)
- I. Oui : la liberté, c’est l’absence d’obstacle à mon désir (Hobbes, le sens commun).
- II. Non : je peux faire ce que je veux sans avoir choisi ce que je veux (le désir est déterminé — Freud, Spinoza : « les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent »). L’esclave de ses passions fait ce qu’il veut et n’est pas libre.
- III. Déplacement : I et II supposaient tous deux que « vouloir » est un fait donné. Mais si vouloir est un acte (Kant : l’autonomie, se donner à soi-même sa loi), alors la liberté n’est ni faire ce qu’on veut, ni obéir à autre chose : c’est vouloir ce qu’on veut.
👉 Ce III est bon parce qu’il ne “concilie” rien : il montre que la question était mal posée.
3. L’introduction (le paragraphe qui décide de ta note)
Le correcteur sait à la fin de l’introduction s’il a affaire à un bon devoir. Structure en 5 temps :
- L’accroche — une situation concrète ou un fait qui rend le problème sensible. (Pas de citation plaquée, pas de « De tout temps, l’homme… ».)
- L’analyse des termes — mais pas un dictionnaire : montre que le terme est équivoque, et que l’équivoque fait problème.
- La réponse spontanée + pourquoi elle ne tient pas. ← C’est ici que naît le problème.
- La problématique — la contradiction, formulée nettement.
- L’annonce du plan — le mouvement, pas les titres. (« Nous montrerons d’abord que… ; mais cela se heurtera à… ; ce qui conduira à reconsidérer… »)
4. Ce qui distingue une copie d’ENS d’une bonne copie de lycée
| Copie moyenne | Copie de concours |
|---|---|
| Illustre avec des auteurs | Fait travailler les auteurs (un auteur est un argument, pas une caution) |
| Cite | Analyse la citation (une citation non commentée est un vide) |
| Juxtapose des thèses | Fait dialoguer les thèses : X objecterait à Y que… |
| Exemples décoratifs | Exemple = expérience de pensée qui prouve ou réfute |
| Répond au sujet | Interroge le sujet lui-même |
| Conclusion = résumé | Conclusion = ce qu’on a gagné, + ce que ça ouvre |
La règle d’or : ne jamais nommer un auteur sans faire son travail. « Comme le dit Kant, l’homme est une fin en soi » ne vaut rien. Il faut reconstruire l’argument.
5. Spécificités de la dissertation LITTÉRAIRE
Même logique, mais :
- Le sujet est presque toujours une citation (d’un critique, d’un auteur) sur l’œuvre ou sur la littérature. Il faut d’abord la comprendre — puis la CONTESTER. Une citation de sujet n’est pas une vérité à illustrer : c’est une thèse à éprouver.
- Le texte prime. Chaque affirmation doit être payée par un passage précis, cité et analysé. Une dissertation littéraire sans micro-lectures est une dissertation de philosophie ratée.
- L’erreur mortelle : la paraphrase (raconter l’œuvre) et le catalogue (« on trouve aussi cela chez… »).
Dimension symbolique : pourquoi cet exercice ?
- C’est un exercice de probité. Il t’oblige à formuler l’objection la plus forte contre toi-même, et à ne pas t’en tirer par une pirouette. C’est un entraînement à ne pas se mentir — rare et précieux.
- Il est très français, et contestable : le monde anglo-saxon écrit des essays qui défendent une thèse de bout en bout. La dissertation, elle, exige de penser contre soi. On lui reproche parfois de fabriquer des virtuoses du balancement, incapables de trancher. La parade : le III doit trancher. Une dissertation qui ne conclut à rien a échoué.
- Le vrai enseignement : une pensée qui n’a jamais rencontré d’objection n’est pas une pensée, c’est une opinion. Voir Opinion droite (doxa) vs science (epistémè), L’Esprit Critique.
À retenir
La dissertation n’est pas un exposé de connaissances : c’est la résolution d’un problème, et elle doit avoir un mouvement (si l’on pense la même chose à la fin qu’au début, il n’y a pas eu de dissertation). Le geste décisif est de PROBLÉMATISER : non pas reformuler le sujet en question, mais nommer une contradiction entre deux exigences également légitimes. Pour la trouver : traquer le présupposé caché, l’ambiguïté d’un terme, et se demander pourquoi la question est posée si la réponse va de soi. Le plan n’est pas trois tiroirs : chaque partie doit être rendue nécessaire par l’échec de la précédente — et le III n’est pas un compromis mais un déplacement (montrer que I et II s’opposaient à cause d’une erreur commune). L’introduction décide de la note. Règle d’or : ne jamais nommer un auteur sans faire son travail — un auteur est un argument, pas une caution.
🔗 Liens
- Méthode : L’Explication de Texte · La Rhétorique · logique et rhétorique · L’Esprit Critique
- Notions (bac/khâgne) : La Liberté · La Vérité · La Conscience · Le Désir · Le Bonheur · La Justice · Le Travail · La Nature · Le Langage · Le Devoir · La Raison · Le Corps · Le Temps
- Auteurs-outils : Platon — Théorie des Idées · Descartes · Kant · Hegel · Spinoza · Nietzsche · Freud · La Phénoménologie
- Philosophie
Fiches qui citent celle-ci (21)
- Le Nationalisme Politique
- La Grèce Antique Histoire
- Intersectionnalité — Féminisme, Race et Queer Sociologie
- La Simplicité Philosophie
- Les Genres Littéraires Littérature
- La Phénoménologie Philosophie
- La Géopolitique et l'Épistémologie de la Géographie Géographie
- La Philosophie Analytique Philosophie
- L'École des Annales et le Métier d'Historien Histoire
- Les Méthodes de l'Enquête Sociologique Sociologie
- Baudelaire Littérature
- Thomas d'Aquin Philosophie
- Montaigne Littérature
- Le Guépard (Lampedusa) Littérature
- La Rhétorique Philosophie
- L'Explication de Texte Philosophie
- Les Arbres de Vérité Philosophie
- François Mauriac Littérature
- La Dissertation de Philosophie (Tle) Philosophie
- Le Commentaire de Texte Littérature
- La Dissertation de Français (1re) Littérature